Ciel

100 millions de dollars et Stephen Hawking pour traquer la vie dans l’Univers

Le milliardaire russe Yuri Milner, en offrant 100 millions de dollars, et en s’associant à quelques grands noms de l’astrophysique (Stephen Hawking, Martin Rees, Geoffrey Marcy, Frank Drake) donne un coup de fouet à la recherche de vie intelligente dans l’Univers. D’autres civilisations que la nôtre vont-elles bientôt être repérées?

Rien. Toujours rien. Aucun signal. Voilà plusieurs décennies que les Terriens traquent les éventuels messages envoyés par d’autres civilisations intelligentes vivant ailleurs dans notre galaxie, voire plus loin, dans le cosmos. Mais sans succès. Cela pourrait changer, grâce au coup de pouce financier d’un milliardaire russe, Yuri Milner. Ce dernier s’est allié à des noms célèbres de l’astrophysique pour lancer deux initiatives visant à «revigorer la recherche de vie dans l’Univers». Parmi eux: le physicien paralysé Stephen Hawking, l’astronome royal anglais Martin Rees, le chasseur d’exoplanètes américain Goeffrey Marcy ou encore Frank Drake, l’inventeur de la formule calculant la probabilité d’existence de ceux que l’on qualifie parfois de «petits hommes verts.» De quoi donner tort aux scientifiques qui, en avril 2015, ayant scanné 100 000 galaxies à la recherche de traces d’une civilisation extraterrestre, concluaient qu’aucune n’avait trahi sa présence

(Yuri Milner et les scientifiques qui cautionnent son action, dont Stephen Hawking/Breakthrough Initiatives)

Yuri Milner n’est pas un inconnu dans le monde du mécénat scientifique. Il a déjà lancé il y a quelques années deux nouveaux prix, les Fundamental et Breakthrough Prizes, dotés chacun de 3 millions de dollars (soit environ trois fois plus que les Prix Nobel) dans les domaines de la physique, respectivement la biologie. Yuri Milner est un entrepreneur russe de 53 ans. Après avoir racheté une entreprise de macaronis et travaillé pour l’oligarque emprisonné Mikhaïl Khodorkovski, il a fait fortune en fondant Mail.ru et DST Global, deux firmes qui ont investi dans diverses sociétés d’Internet (Facebook, Twitter, Groupon, etc.) avant que celles-ci n’entrent en bourse. En 2010, le magazine Fortune faisait de lui le seul Russe dans son classement des personnalités d’affaires les plus influentes de la planète.

En 2013, interrogé par Le Temps, il justifiait ainsi sa démarche: «Aujourd’hui, je ne pense pas que les scientifiques sont appréciés à leur juste valeur. J’espère que tout cela encouragera les jeunes. L’idée est de placer sous les projecteurs des savants qui se penchent sur les questions les plus fondamentales de l’Univers. Nous avons besoin de héros en sciences.»

Pour ces nouveaux projets, le milliardaire a décidé de frapper plus fort encore. «Avec Breakthrough Listen, nous nous engageons à appliquer l’approche qui fait le succès de la Silicon Valley à la recherche de vie intelligente dans l’Univers», a-t-il déclaré dans un communiqué de presse. Breakthrough Listen est la première des deux nouvelles initiatives, dotée de 100 millions de dollars. Selon ses pères, ce sera «la plus puissante, la plus détaillée et la plus intensive traque scientifique jamais entreprise de signes de vie intelligente au-delà de la Terre.»

Cette vaste entreprise utilisera essentiellement deux des télescopes les plus puissants au monde pour ce type de recherches, celui de Green Bank (Virginie-Occidentale, Etats-Unis; image ci-dessus) et ses 100 m de diamètre, et celui de Parkes (New South Wales, Australie) et ses 64 m. Ces deux instruments seront 50 fois plus sensibles que ceux utilisés jusque-là par le fameux programme SETI (acronyme pour Search for Extra-Terrestrial Intelligence), créé dans les années 1960. Ils couvriront 10 fois plus de la surface de la voûte céleste que les précédentes initiatives, passant au crible environ un million des étoiles les plus proches de la Terre, aussi bien en direction du centre de notre galaxie, la Voie lactée, que dans le plan du disque qui la forme. Son spectre d’étude des longueurs d’onde susceptibles de contenir la signature d’une tentative de communication sera également cinq fois plus large. Au-delà de la Voie lactée, ce sont enfin 100 des galaxies les plus proches qui seront également étudiées.

Les scientifiques se disent qu’ils ont bon espoir de trouver ce qu’ils cherchent. Si une civilisation basée autour de l’une des 1000 étoiles les plus proches émet des messages avec une puissance proche de celles de nos radars aériens, les télescopes de Breakthrough Listen pourront les détecter, écrivent-ils. De mêmes, si des êtres intelligents communiquent depuis le centre de notre galaxie avec des instruments à peine douze fois plus puissants que ceux des sondes que l’homme a envoyées dans le système solaire, ils ne passeront pas inaperçus.

Par son action, Yuri Milner offre une deuxième vie à SETI. Ce programme, à ses débuts, fut le fer de lance de la traque aux extraterrestres, dans l’enthousiasme créé en 1960 par la célèbre équation de Drake, qui permet d’estimer le nombre de civilisations existant dans la Voie lactée. Mais, les décennies passant et aucun signal de vie cosmique intelligente ne montrant le bout de son ondulation, les financements se sont petit à petit taris. En 2011, le manque d’argent avait même contraint l’organisation à but non lucratif installée en Californie qui gère ce programme à mettre en veilleuse ses 42 radiotélescopes dits «Allen Telescope Array» (image ci-dessus), du nom de Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, qui lui avait pourtant donné 25 millions de dollars il y a une décennie.

L’initiative Breakthrough Listen va générer des montagnes de données, la plus grande quantité qui sera jamais mise à disposition du public. Car, promettent les scientifiques, autant les signaux recueillis que les programmes informatiques pour les utiliser seront accessibles en libre accès sur Internet. De quoi, espèrent-ils, inciter tout un chacun à participer à la traque, en rejoignant le programme SETI@home (dans le cadre duquel chacun peut mettre à disposition la puissance de son ordinateur personnel pour analyser des données spatiales), voire à susciter des vocations.

Et peut-être donner envie de communiquer avec les aliens. C’est le but du deuxième volet du grand rêve de Yuri Milner, nommé Breakthrough Message. L’idée: mettre sur pied un concours pour rédiger des messages digitaux représentant le mieux l’humanité sur Terre, et qui seront peut-être susceptibles d’être envoyés dans le noir du cosmos. Un peu comme au début des années 1970: outre moult messages radio, le dessin d’une femme et d’un homme nus ont été fixés sur les sondes Pioneer 10 et 11. Plus tard, une compilation audiovisuelle a été gravée sur des disques placés dans les vaisseaux Voyager 1 et 2, réunissant des schémas mathématiques, des photos, de la musique, des chants de baleine ou des salutations dans plusieurs langues.

Même s’il met 1 million de dollars à la clé du volet spécifique aux messages, Yuri Milner ne s’engage pas pour autant à les transmettre aux extraterrestres: «Cette initiative est surtout un moyen d’en apprendre davantage sur les potentiels langages de communication interstellaire et de susciter une discussion globale sur les aspects éthiques et philosophiques entourant la communication avec des vies intelligentes au-delà de la Terre.»

«Nous avons appris beaucoup durant ces 50 dernières années sur la manière de chercher des signaux provenant de l’espace. Avec cette Breakthrough Initiative, la courbe d’apprentissage va s’orienter vers le haut de manière significative», a commenté Frank Drake, qui se réjouit certainement de voir enfin sa célèbre équation confirmée.

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