Antirétroviraux, la clé du succès face au sida

Epidémie Quinze millions de personnes infectées par le VIH sont soignées avec des antirétroviraux, se réjouit Onusida dans un nouveau rapport

Des résultats encourageants qui dépassent les objectifs fixés par les Nations unies il y a quinze ans

C’était l’un des Objectifs du millénaire pour le développement, fixé par les Nations unies en 2000: élargir l’accès aux traitements du sida pour diminuer le nombre de nouvelles infections par le virus VIH (3,1 millions cette année-là) et inverser la dynamique de l’épidémie. Quinze ans plus tard, c’est chose faite, a annoncé Onusida le mardi 14 juillet, en marge de la conférence sur le financement du développement à Addis-Abeba, en Ethiopie. Le programme commun des Nations unies sur le sida s’est réjoui dans un nouveau rapport d’avoir atteint en mars, soit «avec neuf mois d’avance», l’objectif de 15 millions de personnes sous traitement antirétroviral, ces molécules qui bloquent la prolifération du VIH sans le tuer comme le ferait un vaccin.

La démocratisation de ces thérapies a eu un effet majeur. Depuis 2000, «les nouvelles infections par le VIH ont reculé de 35%, et les décès liés au sida de 41%», a indiqué lors d’un point presse Peter Ghys, directeur par intérim du Département information stratégique et évaluation d’Onusida. En soignant les femmes enceintes, les antirétroviraux auraient évité en quinze ans les infections de 1,4 million de nouveau-nés.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’affaire était loin d’être gagnée d’avance. Nombreux étaient ceux qui au départ ne voyaient dans ces Objectifs du millénaire que des vœux pieux onusiens. Il faut dire qu’en 2000, la situation n’était pas reluisante. La prise de conscience de la gravité de l’épidémie ne faisait que commencer, alors qu’un million et demi de personnes mouraient chaque ­année de maladies opportunistes liées au sida et qu’un demi-million d’enfants venaient au monde déjà infectés. Les antirétroviraux avaient certes fait leur apparition quelques années auparavant mais, avec un coût annuel de 10 000 dollars, ils ne s’adressaient qu’à 1% des personnes atteintes par le virus.

Inverser la tendance en si peu de temps? Personne n’y croyait réellement. «Tout le monde pensait que les moyens à déployer étaient trop chers, trop compliqués à mettre en place», se souvient Peter Piot, l’ancien directeur exécutif d’Onusida de 1994 à 2008. Si les résultats sont aussi encourageants aujourd’hui, c’est en grande partie grâce aux efforts déployés par cet infatigable microbiologiste belge qui a consacré sa vie aux virus mortels parmi lesquels Ebola et le VIH. «Malgré les réticences, Peter Piot fut le premier, dans les années 1990, à agir pour que les patients africains bénéficient des médicaments antirétroviraux», confirme Matthias Cavassini, médecin du Service des maladies infectieuses du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV).

Ce soir de décembre 1994, lorsqu’il rentre à son hôtel après sa nomination à la tête d’Onusida, nouvellement créé, Peter Piot pense aux quelque 19 millions de personnes vivant déjà avec le virus, et aux courbes de nouvelles infections, qui grimpent en flèche. Comment stopper cette épidémie? L’un de ses premiers chantiers concerne les antirétroviraux, trop chers. Peter Piot entame d’âpres négociations avec les représentants des industries pharmaceutiques (parmi lesquels Merck et GlaxoSmithKline), mais ceux-ci ne veulent pas baisser les prix. Coup de chance, des concurrents indiens et brésiliens fraîchement arrivés sur le marché proposent des génériques beaucoup moins chers, sans reconnaître les brevets pharmaceutiques en vigueur. En 2001, la compagnie indienne Cipla commercialise ainsi un antirétroviral générique à 350 dollars par an et par malade. A n’en point douter, l’événement a amené les poids lourds à revoir leur position. Résultat, Peter Piot et Onusida obtiennent gain de cause: les antirétroviraux fabriqués par les grands laboratoires seront vendus dans les pays en développement à prix coûtant ou presque. Aujourd’hui, la plupart coûtent moins de 100 dollars.

Il manquait encore toutefois un paramètre important dans l’équation: les fonds. Peter Piot a ainsi œuvré à la création en janvier 2002 du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, notamment financé par des pays du G8. Deuxième grand chantier, et deuxième coup de chance: l’annonce d’une initiative de 15 milliards de dollars pour lutter contre le sida par le président Bush en janvier 2003. Du jamais-vu en termes de santé publique, qui a propulsé la guerre contre le VIH à un niveau sans précédent. Nommé Pepfar, ce plan d’aide visant à fournir les antirétroviraux à autant de malades que possible a eu un effet boule de neige, plusieurs pays s’engageant par la suite à verser d’importantes sommes d’argent au Fonds mondial. Si bien que de 4,9 milliards de dollars en 2000, les ressources de la lutte contre le sida sont passées à 21,7 milliards en 2015. Des investissements, et non des dépenses à fonds perdu, insiste Onusida. «Soigner plus de patients infectés par le VIH, c’est réduire d’autant les dépenses de santé liées aux maladies opportunistes telles que la tuberculose», fait valoir Matthias Cavassini.

Reste qu’une telle annonce, quoique réjouissante, ne doit pas occulter la réalité sur le terrain. De nombreux pays ostracisent encore les malades, par exemple en imposant des restrictions à l’entrée sur le territoire. Et cette relative embellie peut très bien contribuer à un relâchement de la vigilance et à une baisse des financements. «Les efforts de prévention ne sont plus aussi présents dans certains pays tels que le Royaume-Uni, où certaines maladies sexuellement transmissibles comme la syphilis ont par exemple marqué un important retour l’année passée», prévient Peter Piot. «Tant que le virus circule, il faut rester vigilant», ajoute Matthias Cavassini.

La route menant à la fin de l’épidémie est donc encore semée d’embûches. Onusida l’entrevoit pour 2030, à condition d’investir 32 milliards de dollars par an ces cinq prochaines années. Même avec autant de moyens, «sans vaccin, cela me paraît impossible, tempère Peter Piot. Mais, en élargissant encore l’accès aux médicaments, l’impact sanitaire de l’épidémie sera de moins en moins important.»

«Soigner plus de patients, c’est réduire les dépenses de santé liées aux maladies opportunistes»

«Les nouvelles infections par le virus VIH ont reculé de 35%, et les décès liés au sida de près de 41%»