REVUE DE PRESSE

Pour son 200e, «La Salamandre» barrit

La revue «nature» de Julien Perrot a acquis sa pleine maturité. Une aventure éditoriale dont le succès n’est pas démenti par une livraison festive, en grande partie consacrée aux mammouths. Comme d’habitude, c’est beau, pédagogique, rêveur, et diablement entraînant

La revue «nature» de Julien Perrot a atteint sa pleine maturité. Une aventure éditoriale dont le succès n’est pas démenti par une livraison festive, en grande partie consacrée aux mammouths. Comme d’habitude, c’est beau, pédagogique, artistique, rêveur. Et diablement entraînant.

Une success-story entamée il y a déjà plus d’un quart de siècle! C’est dans la chambre d’un garçon de 11 ans que naît La Salamandre (www.salamandre.net), sur une machine à écrire qu’on imagine d’un autre âge. Un journal aujourd’hui écologiquement correct, puisque distribué uniquement sur abonnement, «pour éviter le gaspillage de papier [100% recyclé] des invendus» et emballé d’un film végétal biodégradable. Un journal qui a même fait un bébé, La Petite Salamandre, la version enfants, donc, à l’attention des 6-12 ans.

A l’origine de ce petit miracle éditorial, il y a bien sûr Julien Perrot, qu’on ne présente plus et qui abreuve tous les deux mois 30 000 abonnés conquis par sa «revue des curieux de nature», essentiellement en Suisse et en France. Ce mardi, ils recevront le 200e numéro du magazine, à l’occasion duquel celui-ci fait peau neuve mais n’abandonne surtout pas sa vocation première: «Faire connaître et aimer la nature pour mieux la respecter.» Ce dont on se convainc facilement à la lecture des articles, mais aussi en partant fouiner dans le miniguide de poche qui accompagne chaque numéro pour «aider à reconnaître les animaux et les plantes lors de vos balades». Un guide toujours farci de ce regard dit «aiguisé» – ce n’est pas un vain mot – sur la faune, la flore, la biodiversité.

Alors, qu’a-t-il d’exceptionnel, ce bicentenaire? Il est fidèle à lui-même, richement illustré des beaux dessins – réalisés sur le terrain – de Laurent Willenegger, clair, précis, aéré et superimaginatif dans sa maquette. Dans le jargon médiatique, on parle de «nouvelle formule». Mais elle est ici si maîtrisée qu’elle paraît couler de source et prolongera sans doute encore longtemps les disputes familiales pour savoir qui lira «La Sala» en premier. En gros, dans les nouveautés, on repère une rubrique «Nouveaux Mondes», qui approfondira, «saison après saison, l’insolite d’une nature ordinaire». Il y a aussi plus d’itinéraires de balades proposées partout en Suisse romande. Et toujours, cerise sur le gâteau, un dossier de 24 pages sur un sujet unique, en l’occurrence, pour ce 200e, «L’automne des mammouths».

Car quelle saga que celle de ces gros mammifères poilus de la famille des éléphantidés aux défenses en ivoire pesant 100 à 150 kg chacune! Un groupe largement répandu et bien adapté au froid qui, venant d’Afrique, s’est dispersé vers l’Eurasie, puis vers l’Amérique du Nord. Les dernières espèces se sont éteintes il y a 3700 ans (à peine!) pour les dernières formes naines, après que Mammuthus eut écumé la Terre pendant quelques millions d’années. Pour mieux comprendre cette épopée, les gars de La Salamandre sont allés trotter sur les plates steppes de Hongrie, pour un «Rendez-vous tout près de chez vous voici 20 000 ans», selon la formule du titre de Une.

Les anecdotes, habillées de vertus diablement pédagogiques, fusent, du temps de l’âge d’or au déclin de ces êtres oniriques qui vivaient en société matriarcale et engloutissaient chaque jour de 180 à 200 kg de nourriture, ce qui leur demandait vingt heures de labeur quotidien. Les siestes étaient courtes. Au point de déclencher d’étranges phénomènes chez le rédacteur en chef: «Un soir d’octobre, à l’heure d’attendre un lièvre ou un chevreuil en lisière, j’ai cru voir apparaître dans l’ombre du crépuscule la masse colossale d’un mammouth. Cette vision stupéfiante m’a coupé le souffle. Hélas, avant même d’avoir repris mes esprits, le songe s’est évanoui».

Il s’est évanoui comme «le dégel qui tue». Car «quelques milliers d’années auront suffi. Les arbres ont dévoré l’océan d’herbes. Finie la steppe froide et sèche, le chaud humide a gagné. Et les mammouths ont tout perdu.» Quant au lecteur, il aura engrangé, lui, quelques connaissances en plus, escorté de magnifiques photographies prises «Au bal des collemboles», ces minuscules arthropodes – souvent sauteurs – qui sont des acteurs majeurs de la vie des sols. Et ce n’est qu’un échantillon parmi les nombreuses richesses qui émaillent ce numéro de fête: épines et éoliennes, hérissons et autres coups de cœur... Ils égrènent la philosophie de cette livraison de «La Sala» – toujours la même: celle sortie d’un rêve d’enfant, pleinement accompli à l’âge adulte… Un rêve encore un peu gosse, mais si intelligemment émerveillé.

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