Neurosciences

«Le libre arbitre n’existe pas»

Lors de TEDXHelvetia, Patrick Haggard viendra expliquer comment notre cerveau nous donne l’illusion de contrôler nos actions

Patrick Haggard ne croit pas aux fantômes. En tout cas, pas au «fantôme dans la machine», cette âme ou conscience, indépendante du cerveau, qui guiderait les humains. Avec son groupe de recherche de l’Institut de neurosciences cognitives de l’University College de Londres, il étudie la cause de nos actions: ce qui les initie, comment nous les contrôlons.

Pour lui, plus on connaît les processus cérébraux de décision, moins l’existence du libre arbitre paraît vraisemblable, du moins dans le sens cartésien du terme. C’est cette vision que le chercheur présentera le 13 septembre à l’EPF de Lausanne, lors de TEDxHelvetia, avatar suisse des prestigieuses conférences TED organisées partout dans le monde (LT des 22 et 29.08.2012).

Le Temps: Qu’est-ce qui vous fait douter de l’existence du libre arbitre?

Patrick Haggard: J’étudie ce qui se passe dans le cerveau et cause nos actions «volontaires». Le flux qui mène de nos pensées à nos actes est trompeur. Notre cerveau nous joue des tours astucieux pour nous donner une impression de contrôle, qui fait que nous nous considérons responsables de nos actions. C’est très important socialement, notamment dans notre système légal. Dans notre cadre culturel et philosophique, il y a une sorte de penseur conscient qui décide «je veux lever mon bras» et fait que notre bras se lève. C’est l’approche dualiste du corps et de l’esprit héritée de Descartes. Le problème, c’est qu’elle n’est pas compatible avec notre compréhension actuelle des mécanismes du cerveau. Mon bras se lève à cause d’un certain nombre de processus neurologiques déterministes que nous pouvons mesurer et quantifier.

– Quels mécanismes contredisent le modèle cartésien?

– Durant certaines opérations neurochirurgicales, on stimule une région appelée aire motrice présupplémentaire, qui semble être concernée par la représentation abstraite et générale de l’action, alors que les patients sont conscients. Ceux-ci décrivent une forte envie de bouger tel ou tel membre: stimuler cette aire donne un sentiment qui ressemble à la volonté, au désir. Je pense qu’une bonne partie de ce que nous entendons par libre arbitre résulte de l’utilisation de ces régions du cerveau qui sont capables de développer un plan d’action et de le faire suivre aux aires motrices, qui font ensuite bouger notre corps.

– Et qu’est-ce qui déclencherait l’activation de ces aires?

– On peut tenter de remonter toujours plus loin dans la chaîne de commandes. Mais je pense qu’il faut arrêter de penser à une chaîne linéaire, parce que ça nous ramène toujours à la toute première étape et au modèle cartésien avec une sorte de «fantôme dans la machine». En fait, une bonne partie de l’input de l’aire motrice présupplémentaire vient d’une structure en boucle.

– Quelles expériences réalisez-vous?

– Nous demandons par exemple à des gens de choisir de presser un bouton avec leur main droite ou gauche. C’est leur «libre arbitre», à eux de décider. Mais en affichant une flèche sur un écran, tellement rapidement que la personne ne peut la voir consciemment, on arrive à influencer sa décision en faveur d’un côté. Cela montre que, même lorsque nous pensons décider en toute liberté, nous sommes influencés par toutes sortes de choses dans notre environnement. Nous avons récemment obtenu des résultats intéressants en prolongeant l’expérience. Après que les gens ont pesé sur le bouton, nous faisons apparaître une couleur et leur demandons d’évaluer leur responsabilité dans le choix de cette couleur. Si on précède l’action de flèches subliminales et que la personne les suit, elle a l’impression d’avoir plus de contrôle sur le résultat. C’est paradoxal. Pour moi, cela indique que notre ressenti est assez différent des mécanismes cérébraux sous-jacents. Notre conscience de nos actions est en quelque sorte construite.

– Cela ne montre pas encore que nous ne contrôlons jamais nos actions.

– La vraie objection au libre arbitre dans le sens classique cartésien est conceptuelle plutôt qu’empirique. Il faut se débarrasser de ce moi pur, séparé du cerveau. Tout notre comportement est un produit de notre activité cérébrale. Et il semble peu probable qu’il y ait une sorte d’exception à la norme des opérations déterministes des neurones pour provoquer les actions. Quand les gens parlent de libre arbitre, souvent, ce qu’ils veulent dire, c’est que nos actes ne sont pas des réflexes. Le cerveau humain est capable de gérer un ensemble de règles très complexes et flexibles, beaucoup plus sophistiquées que d’autres organismes plus primitifs. Cette notion est fortement associée à celle de responsabilité, dans notre ­société et notre système légal, parce que notre cerveau peut produire beaucoup d’actions différentes dans des circonstances diverses. Et nous devons avoir quelque chose qui nous pousse à opter pour les actions appropriées au bon moment au bon endroit, sinon ce serait le chaos. Je crois que parler de libre arbitre est juste une façon de parler de cette complexité.

– Vous voulez dire que le processus déterministe est tellement complexe qu’on ne peut pas en appréhender le déterminisme?

– C’est ça. De plus, je pense que pour que nous puissions vivre ensemble, il est nécessaire d’avoir une idée de responsabilité de ses actions. Mais si les neurosciences continuent à remettre en cause la conception cartésienne du libre arbitre, à nous dire que ce concept majeur de notre société n’est qu’une commode illusion, comment allons-nous gérer ça? Nous avons tendance à croire les résultats scientifiques, mais nos lois sont fondamentalement basées sur cette idée et nous avons besoin d’un système légal. Pour l’heure, nous n’avons que des cas individuels portés devant les tribunaux de personnes qui ont des lésions dans une région cérébrale et disent ne pas être responsables de leurs crimes. A mon sens, il faudrait aller au-delà, avoir des panels d’experts qui se penchent sur la question de comment réconcilier ces deux façons de considérer l’être humain: la machine cérébrale et l’individu.

– Si vous excluez le «fantôme dans la machine», comment vous représentez-vous la prise de décision?

– Le cerveau doit à chaque instant décider ce qu’il va faire, en utilisant toutes les données disponibles: des souvenirs, des bribes d’informations «opportunistes» qu’il peut réunir à partir de l’environnement, comme les petites flèches d’expérience. Ensuite, il s’engage dans un plan d’action et nous agissons. Je crois que le sentiment de contrôle est la manière dont le cerveau essaie de concilier toutes ces informations. Il nous raconte une histoire sur pourquoi nous agissons comme nous le faisons. Nous pensons qu’un des éléments sur lesquels cette histoire se base est la rapidité et la facilité avec laquelle on génère une décision, comme presser à gauche ou à droite. Il semble que l’on ait un sentiment de contrôle accru lorsque les décisions sont prises rapidement et facilement. Beaucoup plus que lors d’un conflit de situation, quand vous ne savez pas s’il faut aller à gauche ou à droite, et que le cerveau passe plus de temps à soupeser les alternatives.

– Vos expériences ne concernent que des tâches très simples.

– C’est vrai. Lorsque l’on parle de libre arbitre on pense plutôt à des décisions comme «dois-je épouser cette personne ou celle-ci?», que «gauche ou droite?». Ces choix ont de longs antécédents, ils sont liés à des expériences profondément individuelles. On ne peut pas faire d’expérience sur ces situations, d’abord parce que ce serait problématique éthiquement, mais aussi parce qu’elles sont complètement différentes pour chaque personne. Nous sommes obligés de simplifier. Mais je pense que nous testons la version la plus simple d’un mécanisme que les gens utilisent aussi dans des contextes beaucoup plus riches de la vie quotidienne.

– Et la planification?

– Le cerveau fait des plans sur plusieurs échelles de temps. A mon avis, cela dépend de combien de détails nous incorporons dans la description de l’action finale. La planification commence avec des pensées très abstraites. A mesure qu’on avance, on emmagasine plus d’informations sur comment accomplir cette action. Qu’il s’agisse de presser le bouton de gauche ou de droite, ou de signer un contrat, au moment d’agir, le cerveau doit savoir exactement ce qu’il va faire. Et à la fin, cela revient à un simple geste moteur.

– S’il ne s’agit que d’une succession de processus prédéterminés, pourquoi cette impression de contrôle?

– Question intéressante. Pourquoi la machine ne se contente-t-elle pas de traiter les informations comme un ordinateur? Je ne sais pas. Mais il est possible que cela nous aide à apprendre en associant un marqueur fort à une expérience, quelque chose que l’on peut reconnaître afin de choisir un comportement mieux adapté la prochaine fois. Je me suis énervé, j’ai frappé quelqu’un et c’était stupide, j’en ai souffert, je ne dois pas le refaire.

«Le Temps», sponsor de l’événement exclusif TEDxHelvetia, qui se déroulera le 13 septembre 2012 à l’EPFL (www.tedxhelvetia. ch), en présente certains des intervenants.

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