Médecine

La Polypill, remède préventif contre l’infarctus

La pilule révolutionnaire va être commercialisée très prochainement. Ses partisans préconisent de la proposer à tout le monde dès la cinquantaine

Proposer une pilule à toute la population dès la cinquantaine pour prévenir les problèmes cardiaques: telle est l’idée du professeur Nicholas Wald, directeur du Wolfson Institute of Preventive Medicine, à Londres. Sa «Polypill» pourrait être commercialisée début 2013 aux Etats-Unis, selon un article publié en octobre dans la Revue médicale suisse par le professeur Gérard Waeber, médecin-chef du service de médecine interne du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV).

La Polypill, comme le laisse deviner son nom, est un mélange de plusieurs substances. Elles sont utilisées individuellement depuis longtemps et donc tombées dans le domaine public. La formule n’est pas définitivement arrêtée, mais pourrait comporter un bêtabloquant pour ralentir le rythme cardiaque, un antiagrégant pour fluidifier le sang et un anti-cholestérol pour prévenir l’athérosclérose. La Polypill, c’est en quelque sorte le principe du shampoing «trois en un» appliqué à la pharmacie.

Sachant que l’âge est un facteur de risque de maladies cardiaques, le professeur Nicholas Wald, et avec lui quelques autres chercheurs lancés dans la course à la commercialisation de la première Polypill, préconise de mettre ce médicament à la disposition de l’ensemble de la population dès 55 ans. Ce qui préserverait d’un infarctus 28% des individus pendant une dizaine d’années. «Même si seulement 50% des quinquagénaires prenaient la Polypill, environ 94 000 crises cardiaques et accidents vasculaires cérébraux seraient évités chaque année en Grande-Bretagne», annonçait-il en 2011 dans un communiqué de presse de la Queen Mary University of London, publié en même temps qu’une recherche concluant que «cette Polypill a un potentiel considérable en termes de prévention». Parue dans la revue PlosOne, l’étude suggère que ce cocktail médicamenteux permet de diminuer la pression artérielle de 12% et le «mauvais» cholestérol de 39%, d’où une réduction prévisible de la fréquence des infarctus de plus de 60%.

Pour se faire une idée du potentiel de la Polypill, il faut savoir que les maladies cardiaques représentent la première cause de mortalité dans les pays à fort PIB. Elles sont responsables de 22 200 morts par année en Suisse, soit 36% de tous les cas de décès. L’hypertension artérielle – l’un des premiers facteurs de risque contrôlables – concerne 35% de la population après 50 ans, et ce pourcentage passe à 45% au-delà de 60. Selon le professeur de cardiologie Salim Yusuf à l’Université McMaster, à Hamilton, au Canada, il faut voir la Polypill «non pas comme une pilule, mais comme une autre approche de la prévention». Et qui de surcroît ne coûterait pas cher: environ 57 euros par année et par personne. Composée de génériques, la pilule pourrait être mise en vente libre en pharmacie.

Mais dès les premiers essais, en 2000, des voix se sont élevées pour critiquer une médicalisation de la population en bonne santé. «Les inventeurs de ce concept pharmaceutique, Nicholas et David Wald, ont dans l’idée une généralisation de la prescription de la Polypill, de sorte que le dépistage et le suivi médical régulier pourraient passer au second plan», confirme Gérard Waeber. Ceux-ci mettent en avant un gain économique, induit par une diminution des consultations et donc des coûts de la santé. «Mais du point de vue médical, on ne sait pas s’il s’agit d’une bonne mesure: avant l’apparition des symptômes, il y a un moyen tout simple de limiter les facteurs de risque, c’est de soigner son hygiène de vie. Et après, le traitement personnalisé s’avère être l’approche la plus satisfaisante.» La place de la Polypill n’est donc pas toute trouvée, et certains médecins estiment qu’il serait intéressant de mettre au point plusieurs formules, pour différents groupes de patients, en fonction du niveau de risque.

La crainte est de voir la Polypill se transformer en «oreiller de paresse» qui rendrait l’exercice physique régulier et l’équilibre alimentaire accessoires, selon Gérard Waeber.

«Cette pilule pourrait donner un faux sentiment de sécurité à la population et détourner son attention des messages de promotion de la santé», explique Karl Küenzi, porte-parole de la société suisse des pharmaciens, PharmaSuisse. «Des recherches montrent que les mesures de prévention centrées sur la modification des comportements entraînent une diminution de la mortalité de 43%, tandis qu’on obtient une réduction de 11% seulement avec des interventions de type médical, comme la Polypill», affirme Natacha Litzistorf, membre de la Plate-forme romande d’évaluation d’impacts sur la santé (EIS), à Lausanne. Salim Yusuf n’est pas de cet avis: «Pourquoi ne pas prescrire d’abord un médicament et tenter ensuite de changer les habitudes de vie des gens? demande-t-il. Peut-être que cela va fonctionner. Parce que la stratégie inverse n’a pas marché.»

Selon le professeur François Mach, médecin-chef de cardiologie aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), l’intérêt principal de la Polypill demeure dans sa capacité à traiter au moins trois paramètres en même temps – hypertension, cholestérol et pression artérielle. «En ce sens, c’est un concept assez novateur», souligne ­Roger Darioli, spécialiste en prévention cardiovasculaire et professeur honoraire de l’Université de Lausanne. «Et la Polypill soulagerait beaucoup la vie des patients qui, après un infarctus, doivent souvent prendre plusieurs médicaments chaque jour.» Ils seraient des centaines de millions dans ce cas, au niveau mondial. Et la contrainte est telle que moins de 70% suivent correctement le traitement. La Polypill devrait théoriquement permettre d’atteindre une adhésion thérapeutique supérieure à 90%.

«Il faut également préciser que la Polypill est révélatrice d’une tendance actuelle au niveau des stratégies commerciales pharmaceutiques», déclare Slim Slama, chef de clinique et directeur de programme scientifique aux HUG. «Il devient toujours plus difficile de trouver de nouvelles molécules rentables et beaucoup de médicaments arrivent à la fin de leur brevet. Lancer des produits ressemblants ou des combinaisons est un bon plan pour maintenir des parts de marché.» Et les maladies cardiovasculaires, c’est un marché estimé à plus d’une vingtaine de milliards de dollars rien qu’aux Etats-Unis. De fait, en plus de l’équipe des professeurs Nicholas et David Wald en Grande-Bretagne, au moins trois groupes de chercheurs travaillent en ce moment sur un projet de Polypill, en collaboration avec des entreprises pharmaceutiques en Inde, en Australie, aux Etats-Unis et en Espagne.

«Tout le problème réside dans la difficulté de décider d’une stratégie de prévention: faut-il d’abord prescrire ou faire de la promotion?» résume Juan Ruiz, privat-docent à l’Université de Lausanne et médecin au service d’endocrinologie, de diabétologie et du métabolisme du CHUV. «Une voie n’exclut pas nécessairement l’autre. Pour moi, la meilleure solution consisterait à instaurer un dialogue entre médecins et patients, avec, au final, une décision partagée.»

«Ce médicament pourrait donner un faux sentiment de sécurité à la population»

«Lancer des combinaisons est un bon plan pour maintenir des parts de marché»

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