psychiatrie

Etes-vous devenu fou?

Le nouveau manuel de diagnostic psychiatrique américain sort la semaine prochaine. Il redéfinit les frontières de la santé mentale. La norme est en train de passer du côté du pathologique. Enquête sur les apports et les dangers de cette bible de la médecine mentale

C’est le moment de s’interroger sur sa santé mentale. La cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique américain des troubles mentaux (DSM), la bible mondiale de la psychiatrie, sera publiée la semaine prochaine, au terme d’une révision houleuse. C’est le genre de choses qui arrive lorsqu’on déplace les frontières de la folie. Ses nombreux détracteurs reprochent surtout au DSM-5 de médicaliser des émotions normales, comme le deuil ou les colères infantiles ( lire ci-dessous ). Mais qui peut dire dorénavant où se situe la norme?

A l’origine, le DSM ne devait être qu’une nomenclature, rappelle Pierre Bovet, médecin-chef au Département de psychiatrie du Centre hospitalier universitaire vaudois ( LT du 19.02.2010 ). C’était d’ailleurs le cas des deux premières éditions. Le DSM-III, publié en 1980, a introduit des critères pour le diagnostic. La plupart des spécialistes s’accordent pour dire que cette révision était nécessaire, pour endiguer une dérive liée à des critères trop lâches. «Le problème, c’est que le DSM est très vite devenu une sorte de manuel de la psychiatrie, poursuit Pierre Bovet. Comme si les troubles tels qu’ils y sont décrits, sous la forme d’une liste de critères diagnostiques, étaient l’image clinique de la maladie.» Pour lui, cette approche a provoqué un appauvrissement dramatique de la psychopathologie, soit la tentative de comprendre la personne qui souffre et son fonctionnement.

Le DSM est élaboré par l’Association américaine de psychiatrie (APA). Mais son influence s’étend bien au-delà des Etats-Unis. Les principales revues scientifiques étant anglo-saxonnes, les chercheurs du monde entier doivent se référer au manuel dans leurs publications. Il est aussi utilisé un peu partout dans la pratique. Il existe bien une alternative, la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé, mais son chapitre sur la santé mentale est à peu près calqué sur le DSM.

Allen Frances, professeur émérite de psychiatrie à la Duke University de Durham, en Caroline du Nord, est un des critiques les plus actifs du DSM-5. De passage en Suisse l’automne dernier (LT du 20.11.2012 ), il prévoyait une pandémie de diagnostics psychiatriques avec la parution du nouveau manuel. Il est assez bien placé pour en parler puisqu’il a participé aux précédentes révisions: «Avec le DSM-IV, en 1994, nous avons créé – ou du moins contribué à créer – plusieurs épidémies.» Aux Etats-Unis, les cas de troubles bipolaires auraient doublé, ceux d’autisme auraient été multipliés par vingt. Pour le psychiatre, un des principaux défauts de l’édition à paraître du manuel est de médicaliser les «soucis de la vie de tous les jours». Selon des études citées par Allen Frances, 50% des Américains et 43% des Européens remplissent déjà au moins une fois au cours de leur vie les critères correspondant à un diagnostic psychiatrique. Le risque est que le DSM-5 fasse basculer une majorité de la population de l’autre côté de la nouvelle frontière de la santé mentale, tracée par les experts de l’APA.

«Peut-être que si de nombreuses personnes reçoivent un diagnostic psychiatrique, la stigmatisation de ces troubles diminuera, fait valoir Pierre Bovet. Je pense que 100% des individus affrontent une fois au cours de leur vie un diagnostic somatique qui va au-delà de la grippe, sans être pour autant pointés du doigt. Du côté de la psychiatrie, être déprimé est aujourd’hui beaucoup mieux accepté qu’il y a une trentaine d’années, parce que tout le monde a une fois traversé une phase de dépression ou connaît quelqu’un qui en a traversé une.» Pour Wulf Rössler, professeur émérite de psychiatrie sociale à Zurich, il est peut-être temps de reconnaître que les problèmes mentaux font partie de la vie et de la nature humaine.

«Peut-être que ça aidera certains à être plus libres par rapport à leur psychisme, relève Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse. Mais j’ai l’impression que cela dévalorise en même temps le diagnostic de ceux qui souffrent vraiment.» Il estime pour sa part que si plus de 50% de la population correspond à un diagnostic, c’est que l’on psychiatrise des problèmes qui n’ont pas lieu de l’être. Ou alors il faut se poser certaines questions: «Est-ce le fonctionnement de notre société qui est inadéquat? Doit-on revoir notre mode de vie pour viser des existences moins pathogènes et plus épanouissantes?»

Le risque est que le DSM-5 fasse basculer une majorité de la population dans la folie

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