les laboratoires de l’immortalité (4)

Vie éternelle: quatre récits et un dépassement

Des élixirs de l’Antiquité au superordinateur de la «singularité», la quête d’immortalité travaille inlassablement les mêmes canevas. C’est ce que nous rappelle le philosophe Stephen Cave – en revisitant, au passage, l’étrange histoire des corps ressuscités

Des élixirs de l’Antiquité au superordinateur de la «singularité», la quête d’immortalité travaille inlassablement les mêmes canevas. C’est ce que nous rappelle le philosophe Stephen Cave – en revisitant, au passage, l’étrange histoire des corps ressuscités

En quatre récits et un dépassement, toutes les promesses d’une vie éternelle

1) Avaler un élixir et ne jamais mourir. 2) Ressortir de sa tombe rafraîchi et tout requinqué. 3) Survivre, après sa mort, sous la forme d’un soupir, d’un rien qui pense, d’un courant d’air. 4) Se pérenniser en subsistant à travers les traces qu’on laisse, biologiques, matérielles ou intellectuelles – des enfants, des œuvres, des idées… Identifiées par le philosophe britannique Stephen Cave dans sa fresque Immortality *, telles sont les quatre façons de devenir immortel d’après les histoires que l’humanité se raconte depuis la plus lointaine antiquité.

Pour la première version, qui consiste, tout bêtement, à rester éternellement en vie, voici Gilgamesh. Roi d’Uruk, héros d’une Epopée qui fit un tabac en Mésopotamie vers 1800 av. J.-C., l’homme reçut du dénommé Uta-Napishtim le secret de l’immortalité: une plante aquatique dotée d’épines. Gilgamesh plonge, attrape le végétal, se remet en route, s’arrête pour se reposer et se fait chiper la plante par un serpent. Raté… Dans la même veine malheureuse, voici le premier empereur de Chine, qui s’empoisonne en avalant un cocktail de métaux destinés à le rendre éternel. Voici encore l’Américain Linus Pauling, Prix Nobel de chimie en 1954, qui s’égara en fin de parcours en annonçant une longévité sensationnelle pour tout le monde grâce à des doses massives de vitamine C.

Deuxième grand récit d’immortalité, la résurrection réserve quelques surprises. Saviez-vous que les trois grandes religions monothéistes affirment que nous ressusciterons tous avec nos corps? «Si vous avez grandi en allant à l’église, vous avez entendu l’expression «résurrection des corps» ou «résurrection de la chair». L’histoire de Jésus est, très explicitement, une histoire de résurrection physique d’entre les morts», signale Stephen Cave, joint au téléphone à son domicile à Berlin.

Décalage étonnant: «Ce n’est pas comme cela que nous pensons à l’au-delà. Enfants, nous avons été habitués à entendre des choses comme: «Grand-papa est là-haut, il nous attend, un jour nous le reverrons…» Le récit de la survie de l’âme est tellement installé dans nos cultures, il est si attrayant et si facile à comprendre qu’il a presque complètement remplacé l’idée de la ­résurrection physique. Celle-ci était pourtant cruciale pour le déve­loppement du christianisme à ses origines.»

Saint Paul et les zombies

Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, il n’y a pas vraiment d’âme dans la Bible (il y a le nephesh, qui est un souffle vital): «Au début de l’Ancien Testament, la mort est présentée comme la malédiction lancée sur Adam et Eve pour avoir désobéi à Dieu. La mort, c’est la fin: les cendres aux cendres, la poussière à la poussière… Dans les livres le plus anciens de l’Ancien Testament, vous lisez que les hommes mourront comme les animaux et que c’est terrible», reprend Stephen Cave. Le changement de paradigme prendra du temps. «Dans des parties plus récentes, rédigées plusieurs siècles plus tard, on voit apparaître l’idée que la souffrance du présent aura sûrement une forme de récompense: l’idée de la résurrection commence à émerger.»

Le grand propagateur de cette nouveauté sera saint Paul. «Il annonce que Jésus est mort et ressuscité physiquement dans le même corps. Ce faisant – dit saint Paul –, Jésus a vaincu la mort, de telle manière que, en croyant en lui, vous pouvez ressusciter physiquement et vivre sur Terre éternellement, vous aussi.» Message étonnant: «De prime abord, ça a l’air un peu cracra, comme dans un film de zombies: ça évoque la pourriture des cadavres, la puanteur, ça sonne peu attrayant, voire carrément répulsif… Mais on vous explique que non, ce ne sera pas comme ça: nous serons à nouveau entiers, transformés en immortels, et le monde sera métamorphosé pour devenir le Paradis.»

Qui suis-je, si je ressurgis?

A vrai dire, le christianisme naissant n’invente pas tout cela ex novo. «L’idée d’un dieu mort et ressuscité existait en Egypte avec Osiris. Les rituels ésotériques des cultes des mystères gréco-romains étaient également destinés à atteindre l’immortalité à travers la résurrection.» Mais lorsque le christianisme se répand dans le monde antique, il plonge dans un bouillon de culture très différent: «Dans le monde gréco-romain, la majorité des gens croyaient à une forme d’âme, mais celle-ci ne conservait pas l’individualité de la personne. Elle descendait dans un monde souterrain pas spécialement engageant. On comprend dès lors que le message chrétien – se transformer et vivre physiquement pour toujours dans un jardin d’Eden recréé – paraît attrayant. C’est le genre de nouvelle qui fait les gros titres: une bonne raison d’adhérer à une nouvelle religion.»

Mais la résurrection pose à son tour quelques problèmes. «Les soldats romains, au courant de cette croyance, ne se contentaient pas de mettre à mort les chrétiens. Ils les coupaient en morceaux, les laissaient pourrir, puis brûlaient les restes et jetaient les cendres dans une rivière. Maintenant, faites-moi ressusciter tout ça!» Humour noir? Non, problème qui faisait suer les premiers théologiens. «Cela implique que, pour ressusciter, il faut créer une nouvelle personne à partir de ses restes. Et qu’est-ce qui nous dit que ce sera vraiment la même?» Le même doute hante l’hypothèse «transhumaniste», visant à faire vivre notre esprit éternellement dans un superordinateur (LT du 23.07.2014) et ceux qui se font cryogéniser en espérant qu’une médecine futuriste puisse, un jour, les tirer du froid et les ranimer. Après ces résurrections, serai-je encore moi?

Troisième récit: «L’idée d’âme telle qu’on la connaît, empruntée à Platon, sauvera la mise du récit chrétien. On dira désormais que votre corps meurt, mais que le noyau de votre personnalité survit, en attendant que votre corps soit ressuscité. Cette notion, développée par des philosophes tels que saint Thomas d’Aquin, est toujours officiellement un dogme du christianisme. Même si pour la plupart des croyants, l’immortalité de l’âme suffit – pas besoin de retrouver le corps. Selon un sondage récent aux Etats-Unis, 80% des gens disent appartenir à l’une des trois religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) mais seuls 30% affirment croire à la résurrection.»

Les travaux en cours dans les «laboratoires de l’immortalité» contemporains représentent, selon Stephen Cave, des variations sur les grands canevas «immortalistes» repérés depuis l’Antiquité. La défaite du vieillissement par l’entretien des cellules, proposée par le biogérontologue d’Aubrey de Grey (LT du 21.07.2014), ainsi que les rêves suscités par le rajeunissement de la méduse Turritopsis et par la régénération perpétuelle de l’hydre commune (LTdu 22.07.2014), actualisent l’approche la plus directe, qui consiste à prolonger la vie. L’école du transhumanisme et de la «singularité» (LTdu 23.07.2014), ou la déclinaison poétique qu’en propose Li Yu (ci-dessus), naviguent entre l’immortalité de l’esprit et une véritable résurrection. Et pour ceux qui ne croient à aucune de ces possibilités, il existe le plan B du legs à la postérité.

En apparence très sage, ce dernier projet pose pourtant quelques problèmes, lui aussi. «Pour assurer son héritage, Alexandre le Grand laissa des centaines de milliers de morts sur son chemin», relève Stephen Cave. Vouloir survivre à tout prix à travers ce qu’on laisse peut conduire, en effet, à une accumulation matérielle démesurée, à des massacres racistes, nationalistes ou xénophobes, à des formes de despotisme familial, ainsi qu’à d’autres excès et atrocités.

Sagesse d’une tavernière

Aux quatre grands récits «immortalistes», le philosophe oppose donc le plan «sagesse», suivant une tradition qui remonte tout aussi loin: on la retrouve dans la bouche de Siduri, la tavernière mésopotamienne qui apparaît dans l’Epopée de Gilgamesh; dans certains livres de l’Ancien Testament (Job, Psaumes, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique des Cantiques); dans la tombe du roi Antef à Thèbes; dans les courants épicurien et stoïque de la philosophie grecque; dans les œuvres de l’empereur romain Marc Aurèle; ainsi que dans l’hindouisme et le bouddhisme (liste non exhaustive).

Que dit ce cinquième récit? «C’est seulement en acceptant que notre temps est limité que nous pouvons lui donner de la valeur.» Démonstration empirique: «Selon des expériences de psychologie sociale conduites par l’école dite de la «théorie de la gestion de la peur», si on rappelle aux gens la mort, on les voit déclencher des mécanismes de défense et s’accrocher à l’un ou l’autre récit d’immortalité; si, en revanche, on amène les mêmes sujets à s’asseoir et à cogiter véritablement sur la mort, ils en viennent à penser à ce qui est vraiment important dans leur vie.»

C’est bien, mais… tout ça pour ça? Non. Demain, vendredi, nous partons à la rencontre d’un groupe de personnes qui semble allier ce type de sagesse à une quête radicale d’immortalité…

* Stephen Cave, Immortality. The Quest to Live Forever and How It Drives Civilization, NewYork, Crown Publishers, 2012, 320 p.

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