Médecine

Trois parents biologiques pour un bébé-éprouvette

Le parlement britannique pourrait autoriser une technique inédite de procréation médicalement assistée.En combinant l’ADN non pas de deux, mais de trois donneurs, par l’assistance d’une fécondation in vitro, celle-ci éviterait la transmission de maladies rares transmises uniquement par les cellules de la mère.

Trois parents biologiques pour un bébé-éprouvette

Médecine Le parlement anglais pourrait autoriser une technique inédite de procréation médicalement assistée

En combinantl’ADN non pasde deux, mais de trois donneurs, celle-ci éviteraitla transmissionde maladies rares

Remplacer les gènes défectueux d’un embryon par ceux d’une donneuse saine, pour que l’enfant naisse sans maladie grave. Voici le but de la technique dite de «remplacement mitochondrial», aussi appelée «fécondation in vitro (FIV) à trois personnes», qui pourrait aider les couples dont la femme est porteuse d’anomalies génétiques particulières. Actuellement, aucun centre de procréation médicalement assistée (PMA) n’utilise cette méthode, assimilable à une modification génétique de l’embryon, et de fait illégale. Mais la situation pourrait changer. Le parlement britannique doit se prononcer d’ici peu sur sa légalisation. Une décision qui pourrait marquer un tournant décisif dans la PMA, et qui nourrit un vif débat tant scientifique qu’éthique, puisqu’elle serait à l’origine du premier bébé ayant trois parents biologiques.

Le patrimoine génétique de chaque être humain est contenu dans son ADN, niché dans le noyau de ses cellules. Sauf pour une petite poignée de gènes, qui se trouvent, eux, à l’intérieur de structures internes de la cellule: les mitochondries. Celles-ci constituent les «centrales énergétiques» de la cellule sans lesquelles aucun organisme ne peut survivre.

Cet ADN dit «mitochondrial» (ADNmt) possède la particularité d’être transmis de génération en génération uniquement par les femmes. «Le spermatozoïde ne transmet pas, ou très rarement, de mitochondries à l’ovule fécondé; celles dont les cellules du bébé héritent proviennent uniquement de cet ovule», confirme Isabelle Streuli, responsable de l’unité de médecine de la reproduction aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Chez une femme porteuse d’anomalies de l’ADNmt, chaque ovule contient un nombre variable de mitochondries «défectueuses». Celles-ci se répartissent de manière aléatoire dans les cellules du futur embryon. «C’est un mode de transmission très différent de ce qui se passe avec l’ADN du noyau», dit Siv Fokstuen, médecin au service de médecine génétique des HUG.

A ces anomalies de l’ADNmt est liée l’apparition de maladies dite «mitochondriales». Aucune de ces affections ne peut actuellement être soignée. Les conséquences sont diverses, parfois sévères (retard mental, cécité, surdité, dégénérescence musculaire, etc.), voire mortelles. Mais ces pathologies forment un continuum hétérogène: «L’intensité des symptômes dépend de la proportion de mitochondries dont l’ADNmt est muté dans les cellules de chaque organe», dit Siv Fokstuen. Les mères porteuses d’anomalies de l’ADNmt peuvent donner naissance à des enfants soit en bonne santé, soit ayant des atteintes plus ou moins sévères, soit qui développeront des symptômes ultérieurement. «Pour elles, il existe en théorie un risque à chaque grossesse, mais il est très difficile de l’évaluer ou de prédire la sévérité des atteintes.» Il n’est pas rare que les femmes ne prennent conscience qu’elles sont porteuses d’un défaut de l’ADNmt qu’après la naissance d’un enfant lui-même atteint d’une maladie mitochondriale. Le cas de Sharon Bernardi a été largement médiatisé au Royaume-Uni lors de la consultation publique organisée par l’instance anglaise d’autorisations sur la fertilité humaine (HFEA), à propos du remplacement mitochondrial. Six des sept enfants de cette femme sont morts dans les premiers mois de leur vie, trop tôt pour qu’un diagnostic soit posé. Edward, quatrième dans la fratrie, a survécu mais a développé après quelques années les symptômes de la maladie de Leigh, grave maladie neurologique. C’est alors seulement que Sharon Bernardi a su qu’elle pouvait transmettre une maladie mitochondriale à sa descendance. Ce qui souligne la difficulté d’identifier les personnes à risque, et questionne sur celles à qui le remplacement mitochondrial pourrait être proposé en cas d’acceptation de la nouvelle légalisation. Au Royaume-Uni, environ dix couples par an pourraient être concernés.

Il existe deux méthodes actuellement pour «remplacer» l’ADNmt défectueux. Toutes deux reposent sur un principe commun: utiliser le milieu interne de l’ovule (cytoplasme) d’une donneuse, qui contient un ADNmt sain, et faire s’y développer le pronoyau contenant l’ADN du père et de la mère, issu de la fécondation (FIV) entre le spermatozoïde du premier et l’ovule de la seconde. «La technique peut paraître simple mais je ne trouve pas cela très rassurant; il y a clairement une manipulation génétique de l’embryon, manipulation sur laquelle nous n’avons aucun recul», commente Dorothea Wunder, médecin-chef de l’unité de médecine de la reproduction du CHUV, à Lausanne. La spécialiste s’étonne par ailleurs que le sujet revienne sur le devant de la scène alors qu’en 2001, l’autorité de sécurité sanitaire américaine (FDA) avait suspendu l’utilisation d’une méthode très proche.

Des enfants à «trois ADN» existent déjà. Aux Etats-Unis, à la fin des années 1990, une trentaine de femmes ont testé une méthode de «transfert de cytoplasme» consistant à injecter dans l’ovule de la mère un peu de cytoplasme venant de l’ovule d’une donneuse. Par le biais de mitochondries, de l’ADNmt «étranger» était donc ajouté à celui de la mère dans ses cellules. Dix-sept enfants seraient nés ainsi, dont Alana Saarinen, 13 ans, interviewée récemment par plusieurs médias anglo-saxons.

Si l’adolescente semble se porter comme un charme, son cas ne permet en rien de conclure sur les potentiels effets à long terme du mélange de plus de deux ADN. «L’ADNmt n’est connu que depuis le début des années 1980, et nous ne savons que peu de chose sur son rôle et ses interactions avec l’ADN nucléaire, dit Dorothea Wunder. Bien sûr, on peut arguer du fait que, vu que cet ADNmt ne code pas des caractéristiques de la personne, le remplacer n’est pas une manipulation génétique visant à l’amélioration des embryons. Mais ce n’est qu’une question de point de vue.»

Certains s’inquiètent aussi des utilisations dérivées de la technique, si elle était autorisée. «Le cytoplasme de l’ovule ne contient pas que l’ADNmt, mais aussi toute une machinerie fondamentale pour que la division cellulaire se passe correctement, explique Isabelle Streuli. Or, on sait qu’avec l’âge, ce mécanisme est de moins en moins efficace, et pourrait contribuer à certaines infertilités.» Le remplacement mitochondrial pourrait donc devenir une alternative au don d’ovule pour les femmes dont les problèmes d’infertilité sont liés à l’âge.

Les pionniers britanniques de cette technique, dont Doug Turn­bull, à l’Université de Newcastle, ont souligné que si le remplacement mitochondrial était autorisé, il ne pourrait être utilisé que dans des centres appliquant des critères de sélection des patients très stricts. «On ne peut pas douter de leur bonne foi mais, une fois qu’une méthode est disponible, qui peut être certain de ce qui va advenir?» questionne Dorothea Wunder.

Pour Samia Hurst, éthicienne à l’Université de Genève, les enjeux du remplacement mitochondrial sont ceux de toutes les nouvelles techniques de PMA: «La première question est celle du manque de recul, puis vient celle du risque: même s’il est très faible, les conséquences possibles pour un nouveau-né seraient supportées à vie et par quelqu’un d’autre que ses géniteurs: les parents consentent pour leur enfant.» Et si la technique nourrit un vrai débat, c’est que les modifications induites dans l’ADNmt (en fait, celui de la donneuse) seront aussi transmises aux générations suivantes.

Au Royaume-Uni, il est déjà prévu que l’anonymat de la donneuse d’ovule soit préservé. Et en Suisse, si la technique venait à y être autorisée? «Dans le cas présent, est-ce plutôt un don de gamète (cellules reproductrices), plutôt un don de tissu, ou autre chose encore? s’interroge l’éthicienne. La question est importante. Dans le premier cas, il s’agirait d’une forme de filiation et la Suisse protégerait le droit de connaître la donneuse. Le don d’organe ou de tissu est lui strictement anonyme.» Loin du débat britannique sur le remplacement mitochondrial, la Suisse devrait toutefois d’abord reconsidérer le cas du simple don d’ovule, illégal dans le pays.

«Il y a une manipulation génétiquede l’embryon, sur laquelle nous n’avons aucun recul»

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