papauté

«Ce qui distingue Benoît XVI et François»

Dans le cadre de son mandat à la tête du CERN, Rolf Heuer s’est entretenu avec les deux papes qui se sont succédé au Vatican. Pour «Le Temps», il compare les deux tempéraments

«Ce qui distingue Benoît XVI et François»

Durant son mandat, le directeur général du CERN s’est entretenu avec les deux souverains pontifes. Ces conversations l’ont conforté dans l’idée que science, philosophie et religion ne sont pas incompatibles. Profession de foi

Durant mon mandat de directeur général du CERN, j’ai eu l’occasion de rencontrer deux papes, ce qui surprend souvent. Mais qu’y a-t-il de surprenant à cela? La science et la religion se rejoignent parfois. C’est particulièrement vrai pour la physique fondamentale, qui s’interroge sur l’évolution de l’Univers et son ultime destinée.

Les relations entre science et religion ont connu des hauts et des bas dans l’histoire. Inutile de vous rappeler, par exemple, que l’Eglise a mis beaucoup de temps à accepter les travaux de Galilée. Ce qui n’empêche pas que certains de nos scientifiques les plus estimés, comme Georges Lemaître, dont les travaux constituent le fondement de la théorie du Big Bang, ou Isaac Newton, ont réussi à concilier leur foi avec la science.

Personnellement, je ne pense pas qu’un dialogue entre science et religion consiste à déterminer qui des deux est dans le vrai. Si la science se veut universelle, elle doit pouvoir parler à chacun d’entre nous, quelles que soient ses croyances religieuses. Nous avons besoin de nous comprendre pour pouvoir discuter d’évolution et de destin.

Qu’en est-il alors de mes entretiens avec les papes Benoît XVI et François? Tous deux m’ont grandement impressionné par leur ouverture d’esprit et leur intérêt pour la science. Nos conversations m’ont convaincu qu’un dialogue est possible, que les scientifiques ne devraient pas hésiter à s’intéresser aux religions du monde, et réciproquement. J’ai rencontré le pape Benoît XVI au Vatican en 2010, et il me semble que, s’il avait été physicien, il aurait été théoricien. En effet, il existe deux branches en physique, la théorique et l’expérimentale. Les théoriciens appréhendent la physique par la pensée pure plutôt que par la pratique. Ils cherchent à établir des liens, et, lors de notre brève discussion, Benoît XVI s’est montré passionné par la recherche de points de convergence entre foi et rationalité. Je connais de nombreuses personnes qui concilient foi et rationalité, mais j’ai été frappé par l’importance que ce pape accorde à la relation entre la foi et la raison et par le rôle qu’il attribue à la philosophie dans ce contexte.

Si Benoît XVI était un théoricien, le pape François, que j’ai rencontré en juin dernier, serait plutôt un expérimentateur, comme moi. Les expérimentateurs cherchent à donner un sens aux structures qu’ils observent. Au CERN, il s’agit des traces que les particules laissent derrière ­elles lors de leur bref passage à travers nos détecteurs. C’est ainsi que l’on peut valider ou invalider expérimentalement des théories comme, par exemple, avec la découverte du boson de Higgs.

Tout comme les expérimentateurs, le pape François cherche à établir un lien avec la réalité et, tout comme eux, il met parfois en évidence des phénomènes qui doivent être théorisés, c’est-à-dire intégrés dans une théorie de valeur générale. Pour le pape François, il s’agit aussi de donner un sens aux structures présentes dans le langage, le sens des mots. Lorsque le pape parle de l’origine de l’Univers, a-t-il la même chose à l’esprit que le directeur général du CERN? A priori, non, bien sûr. A priori, mais nous avons eu néanmoins une discussion très intéressante à ce sujet.

Susciter le dialogue entre science, philosophie et religion était l’une de mes ambitions en tant que directeur général du CERN, et c’est dans cet esprit que je me suis entretenu avec les deux papes. Ces derniers m’ont conforté dans le souhait d’organiser une série de conférences avec des scientifiques, des philosophes et des théologiens de tous horizons et m’ont spontanément proposé l’aide de l’Académie pontificale des sciences, ainsi que des scientifiques de différentes confessions qui la composent. En outre, le CERN s’est associé avec l’institution britannique Wilton Park, une institution spécialisée dans ce type d’exercice délicat et dont la devise est «Utiliser la force du dialogue». D’après le succès de ces conférences, c’est un message auquel croient aussi les principaux autres chefs religieux de ce monde.

Je voudrais conclure par une anecdote rapportée par un de mes prédécesseurs, Herwig Schopper, directeur général au moment de la visite au CERN d’un autre pape, Jean Paul II, en 1982. Lorsque Her­wig Schopper a montré l’endroit où les particules d’antimatière étaient créées, le pape l’aurait interrompu en s’exclamant: «Non, c’est là qu’elles sont produites. La création, c’est mon domaine.» C’était, bien entendu, une remarque pertinente. Les voies du langage sont subtiles, assurément.

Wilton Park: https://www.wiltonpark.org.uk

,

Rolf Heuer

«Les scientifiques ne devraient pas hésiter à s’intéresser aux religions du monde, et réciproquement»
Publicité