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Les coûts faramineux de la perte de QI

Les pollutions diffuses sont responsables d’une érosion des capacités cognitives de la population. Pour l’estimer, la métrique généralement choisie par les chercheurs en santé publique est la perte de points de quotient intellectuel (QI) – perte qui peut être convertie en perte économique. Les résultats sont souvent surprenants

D’abord, en comparant des cohortes d’enfants exposés à des enfants non-exposés à certaines substances, les épidémiologistes peuvent définir une perte de QI par niveau d’exposition. Pour le plomb, par exemple, l’un des neurotoxiques les mieux connus, de très nombreuses études ont permis de converger vers une estimation: chaque tranche de 10 microgrammes de plomb par litre de sang correspond à une perte d’un point de QI. Ensuite, des études d’imprégnation d’une population permettent d’estimer son taux moyen d’exposition. D’où le calcul des points de QI «chimiquement» perdus.

La perte peut sembler modeste: depuis le retrait de l’essence plombée, la plombémie moyenne est descendue chez les enfants américains autour de 15 microgrammes par litre. Cependant, une «petite» érosion des capacités cognitives d’une grande population peut avoir des conséquences socio-économiques considérables. Par exemple, une chute de seulement 5 points de QI moyen conduit à réduire de 60% le nombre de surdoués. Surtout, elle augmente de plus de 50% celui des individus considérés comme handicapés mentaux, nécessitant une assistance et des soins particuliers. Un tel déplacement du QI a déjà été observé. Notamment dans les années 1970 et 1980, au sein des communautés vivant autour du lac Michigan, aux Etats-Unis. La forte consommation, par les mères allaitantes, des poissons du lac – contaminé par des PCB d’origine industrielle – a conduit à une perte de plus de 6 points de QI chez les enfants les plus exposés au début de leur vie.

En avril 2012, David Bellinger (université Harvard) a publié dans la revue Environmental Health Perspectives (EHP) des estimations de la perte globale de points de QI pour les 25,5 millions d’enfants américains de moins de 6 ans. Selon ses résultats, l’exposition au plomb (principalement à travers les peintures) leur ferait perdre un total d’environ 22 millions de points de QI, par rapport à la même population qui n’aurait pas été exposée. Les pesticides organophosphorés, quelque 16 millions. Quant au mercure, dont les principales sources d’exposition sont certains produits de la mer, il conduit à l’évaporation de plus d’un million et demi de points de QI dans cette population.

Une facture de plus de 50 milliards de dollars pour le plomb

Or, sur la foi du lien entre les capacités cognitives d’un individu, son niveau d’études et ses revenus, les économistes peuvent estimer le manque à gagner économique dû à l’érosion du QI. Aux Etats-Unis, selon un modèle développé par Joel Schwartz en 1994 et, depuis, largement utilisé par les chercheurs en santé publique, un point de QI en moins pour un individu et c’est environ 19 000 dollars (15200 euros) qu’il ne gagnera pas tout au long de sa vie. Cela équivaut, pour l’exposition au plomb de la population américaine, à une facture annuelle de plus de 50 milliards de dollars!

De telles estimations ne manquent pas. En Europe – où le point de QI est estimé à environ 13 000 euros –, des calculs analogues conduits par Martine Bellanger et Céline Pichery, de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP) et publiés dans Environmental Health, suggèrent une perte économique de 8 à 9 milliards d’euros chaque année, par la seule exposition des populations au mercure. Le même exercice, publié par Leo Trasande (université de New York) en septembre 2013 dans EHP et mené à l’échelle des pays en développement, donne des résultats plus frappants encore. L’exposition au plomb coûterait, en intelligence donc en productivité économique, près de 135 milliards de dollars (108 milliards d’euros) annuels à l’Afrique, 142 milliards à l’Amérique latine, 700 milliards à l’Asie…

«Ce genre de calculs demeurent très discutés», précise l’épidémiologiste Denis Zmirou-Navier (EHESP), lui-même auteur de plusieurs articles utilisant ces modèles. En particulier, ils ne prendraient pas suffisamment en compte le fait que certaines économies peinent à absorber de la main-d’œuvre très qualifiée. Et que, grosso modo, l’augmentation du niveau d’études ne garantit pas toujours des revenus plus élevés.

Inclinaison à la violence

Cependant, dans le cas de certains toxiques, d’autres dommages que la seule perte de QI interviennent. «Les comportements anti-sociaux ou criminels et l’inclinaison à la violence qui semblent résulter de l’exposition à des substances neurotoxiques au début de la vie, nécessitent plus de services d’éducation spécifiques, de placements en institutions ou d’incarcérations, écrivent Philippe Grandjean (université du Danemark-Sud) et Philip Landrigan (Mount Sinai School of Medicine, à New York), dans une revue de la littérature publiée en mars dans la revue Lancet Neurology. Aux Etats-Unis, le taux d’homicide a brutalement chuté vingt ans après le retrait de l’essence plombée, ce qui est cohérent avec l’idée que la contamination au plomb tôt dans la vie est un puissant déterminant du comportement, des décennies plus tard.» L’affirmation peut sembler surprenante, mais elle est au centre de plusieurs travaux concordants.

Des chercheurs de l’EHESP ont cherché à évaluer, en plus de la perte de QI, l’ensemble des dégâts socio-économiques produit en France par l’exposition à ce métal lourd. Leurs résultats, publiés en 2011 dans Environmental Health, suggèrent une addition annuelle d’environ… 20 milliards d’euros!

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