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Jetez ces idées qui nous empêchent de penser

Le site internet The Edge a demandé à des chercheurs et auteurs d’envergure de désigner des notions scientifiques périmées. Parfois iconoclastes, leurs contributions sont rassemblées dans un livre

Jetez ces idées qui nous empêchent de penser

Savoirs Le site internet The Edge a demandé à des chercheurs et auteurs d’envergure de désigner des notions scientifiques désuètes

Parfois iconoclastes, leurs contributions sont rassemblées dans un livre

Elles sont dépassées, périmées, ringardes. Il est grand temps de s’en débarrasser, pour laisser la place à du sang neuf. Ces idées ont été désignées par 175 chercheurs, auteurs et autres penseurs, auxquels le site internet américain The Edge a posé la question suivante: «Quelle idée scientifique est-elle bonne pour la retraite?» Les réponses – pour certaines iconoclastes, pour d’autres plus attendues, mais toujours argumentées – touchent aussi bien aux sciences de la vie qu’à la psychologie ou la physique fondamentale. Elles sont rassemblées sur le site Edge.org et dans un ouvrage tout récemment publié*.

Chaque année, l’éditeur John Brockman, fondateur de The Edge, sélectionne une grande question sur laquelle faire plancher les esprits brillants qui fréquentent son site. L’idée des théories scientifiques à mettre au rebut a émergé car, d’après l’éditeur, «la science avance en développant de nouvelles idées. Et peu de nouvelles idées se développent sans en avoir d’abord abandonné de plus anciennes.» Un concept qui laisse perplexe l’historien des sciences de l’Université de Genève Jan Lacki: «Il me semble difficile, au vu de l’histoire, d’identifier des idées qui ont bloqué le progrès. A mon sens, il n’y a pas de vieilles idées, seulement des idées en décalage par rapport à l’esprit du temps, mais qui peuvent revenir.» Alors, à jeter ou à recycler? Nous avons sélectionné quelques idées qui méritent en tout cas d’être débattues.

La médecine fondée sur des faits

Plus connue sous le terme anglais d’evidence-based medecine, la médecine basée sur des faits consiste à valider les meilleures pratiques de santé par une approche scientifique rigoureuse. Devenue le socle de la médecine moderne, elle se base sur des «essais contrôlés randomisés en double aveugle», soit des expériences dans lesquelles l’effet d’un médicament est évalué en comparant deux groupes de personnes, dont l’un a reçu le traitement et l’autre un placebo, sans que ni la personne qui mène l’essai ni le patient ne sachent à quel groupe ce dernier a été assigné. Cela afin d’éviter tout biais dans l’interprétation des résultats.

Or ces études sont loin d’être infaillibles, si l’on en croit le chercheur en psychologie Garry Klein, de la société américaine Macro­Cognition: «Trop souvent, les résultats de ces études ne peuvent pas être reproduits.» Cette approche ne serait pas non plus en phase avec la complexité de la pratique médicale, dans laquelle les patients cumulent souvent plusieurs problèmes de santé, tandis que les essais cliniques s’efforcent d’étudier chaque pathologie indépendamment des autres. Garry Klein redoute enfin que cette approche n’entrave le progrès scientifique, en dissuadant les médecins d’essayer de nouveaux traitements.

Le Big Bang comme début du temps

Le théoricien de la physique Lee Smolin, chercheur à l’institut Perimeter au Canada, ne remet pas en cause l’idée selon laquelle notre Univers est en expansion depuis 13,7 milliards d’années, à partir d’un état primordial extrêmement chaud et dense, ce qui constitue une des définitions du Big Bang. Ce qu’il conteste, c’est l’idée propagée par certains que cet événement marque le début du temps. «Cette signification du Big Bang laisse beaucoup de grandes questions à propos de l’Univers sans réponses», estime Lee Smolin, pour qui le temps devait bel et bien exister avant le Big Bang.

Cela revient à contredire des travaux fondateurs des physiciens Stephen Hawking et Roger Penrose, appelés théorèmes sur les singularités. Mais pourquoi pas? Après tout, ces travaux s’inscrivent plus largement dans la théorie de la relativité générale, et celle-ci comporte au moins une importante limite: elle ne prend pas en compte les phénomènes quantiques. D’où l’idée, centrale dans la recherche actuelle, d’unir ces deux domaines dans une théorie cohérente de «gravité quantique». Or, selon ces nouveaux modèles, le Big Bang ne serait plus le premier instant du temps, mais plutôt un «bond» à partir d’un temps préexistant. Plusieurs scénarios sont à l’étude pour expliquer cette transition. «Durant le siècle à venir, nous devrions obtenir de nouvelles informations sur les trois minutes qui ont précédé notre univers», espère Lee Smolin.

L’opposition nature/culture

Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes? La nature (la génétique, les facteurs innés) ou la culture (l’apprentissage, les facteurs acquis)? Comment trancher dans cette alternative – le débat ultime des sciences sociales? Pour l’anthropologue et historienne Laura Betzig, la notion de culture nous empêche de penser, car elle nous porte à «croire que quelque chose de supra-zoologique façonne le cours des événements humains», alors que «les lois qui s’appliquent aux animaux s’appliquent à nous» (et «dans cette vision de la vie, il y a toute la grandeur qu’il faut», ajoute-t-elle).

Quant à la notion d’inné, elle n’est plus ce qu’elle était. D’un côté, elle semble gagner du terrain. La psychologue du développement Kiley Hamlin rappelle que, comme le montrent plusieurs études, la prévalence du comportement prosocial (ou «altruiste») paraît se manifester chez les bébés avant toute forme d’apprentissage. Il faut donc remiser, écrit-elle, la notion selon laquelle nous viendrions au monde comme des «pages blanches» et acquerrions ensuite nos attitudes morales. Corollaire: des variations génétiques impliquant une prédisposition «antisociale» pourraient être repérées dès l’âge de 6 à 14 mois et «soignées» de façon préventive – puisque l’environnement joue, tout de même, un rôle essentiel…

Justement: de l’autre côté, l’épigénétique montre désormais l’inné comme un nuage de possibilités qui se réalisent dans l’interaction avec les facteurs extérieurs, plutôt que comme une voie unique et toute tracée. Sur le long terme, «nous avons des exemples très clairs de changements culturels qui actionnent l’évolution génétique», signale l’archéologue ­Peter Richerson en proposant de mettre au rebut la notion de «nature humaine». «La culture et les processus sociaux façonnent nos cerveaux qui, à leur tour, façonnent la culture», lui fait écho Alun Anderson, ancien rédacteur en chef du New Scientist, en envoyant à la casse l’idée selon laquelle «notre cerveau date de l’âge de pierre».

Alors quoi? Le débat «nature versus culture», c’est précisément l’idée à enterrer selon Timo Hannay, ancien directeur de Nature. Penser les deux termes en opposition, c’est comme coller à une physique newtonienne périmée: nature et culture «sont plutôt comme un espace-temps einsteinien: profondément imbriqués et avec des interactions complexes, qui peuvent donner lieu à des résultats contre-intuitifs».

Le Big Data, la loi de Moore, l’intelligence artificielle

Voilà trois bons gros mythes de l’âge numérique. Le Big Data, pour commencer (ou mégadonnées, comme les autorités de la langue recommandent d’écrire). «Je ne veux pas dire littéralement qu’on devrait arrêter d’y croire ou de le collecter», tempère le chercheur en sciences cognitives Gary Marcus. Pourquoi propose-t-il de l’envoyer au pilon? «Nous devrions cesser de prétendre que le Big Data est magique.» Apparemment, c’est ce que nous faisons… La science, rappelle le chercheur, consiste à rechercher des lois décrivant l’Univers. «Et la chose pour laquelle le Big Data n’est pas très doué, eh bien, c’est identifier des lois.» A quoi est-il bon? «Il est très fort pour détecter des corrélations. Mais une corrélation ne sera jamais un rapport de cause à effet. Tout le Big Data du monde ne vous dira pas si la fumée provoque le cancer des poumons.»

La «loi de Moore», ensuite. Celle qui postule que le nombre de transistors dans un microprocesseur double tous les deux ans. Le problème? Elle conduit à croire que tout progrès technologique est exponentiel. Ou alors, si on conclut qu’elle était valable, mais qu’elle ne l’est plus, elle suggère que nous atteindrons un pic, puis une chute, dans la courbe du progrès. Deux idées fausses, qui «génèrent l’illusion de la prévisibilité dans le champ le moins prévisible – le cours de l’histoire», écrit Andrian Kreye, chef de la rubrique Culture & Société de la Süddeutsche Zeitung. Ici comme ailleurs, la complexité règne: «Le progrès a cessé de reposer sur des bases quantifiables et de suivre une narration linéaire: il ne peut être arrêté, ni même ralenti, si l’une ou l’autre de ses lignes de développement arrive à son terme.»

Et l’intelligence artificielle? «Je la déclare morte», écrit Roger Schank, psychologue et informaticien, actif dans le domaine… de l’intelligence artificielle. Le but de la branche, poursuit-il, était en réalité de donner aux ordinateurs des possibilités nouvelles, pas de les rendre semblables au cerveau humain. D’ailleurs, sur ce dernier point, aucun progrès n’a été fait en 60 ans. Il s’agit, en fait, d’un gros malentendu.

* This Idea Must Die. Scientific Theories That Are Blocking Progress (Harper Perennial/Edge.org, en anglais)

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