Hormones

Comment la testostérone vient aux hommes (et aux femmes aussi)

Le comportement influence le niveau de cette hormone, selon une étude. Cas de figure intrigant où la différence sexuelle viendrait de ce qu’on fait

«Effets du comportement de genre sur la testostérone chez les femmes et les hommes», annonce le titre de l’étude*. Minute: le mécanisme n’est-il pas censé fonctionner dans l’autre sens? La testostérone n’est-elle pas un facteur explicatif de certaines attitudes associées au genre masculin – forte compétitivité, agressivité marquée, moindre empathie? Les idées courantes vont globalement dans cette direction-là. Mais l’expérience réalisée par Sari M. van Anders, Jeffrey Steiger et Katherine L. Goldey, trio interdisciplinaire des universités du Michigan et George Washington, montre, au contraire, une «relation inversée»: plutôt que de hauts niveaux de testostérone engendrant des comportements considérés comme masculins, c’est le fait d’adopter ces comportements qui fait grimper le niveau de testostérone.

Déroulement de l’expérience: des comédiens des deux sexes sont recrutés pour jouer un monologue mettant en scène un acte de pouvoir (en l’occurrence, le licenciement d’un subordonné). En mesurant le niveau de testostérone avant et après, on constate qu’il est plus élevé au terme de la performance. L’acte que les comédiens viennent d’accomplir, fictif mais émotionnellement convaincant grâce à leur savoir-faire, semble donc influencer le taux de cette hormone, notamment chez les femmes, où le niveau ordinaire est en moyenne plus bas. Pour en avoir le cœur net, on demande aux comédiens, indépendamment de leur sexe, de jouer la scène deux fois, en adoptant des attitudes corporelles «masculines», puis un style «féminin». Le résultat ne change pas: c’est l’acte de pouvoir en tant que tel qui fait la différence, pas la manière de le colorer de stéréotypes de genre.

Conclusions? «Les pressions culturelles poussant les hommes à exercer une autorité et les femmes à éviter de le faire pourraient expliquer, en conjonction avec des facteurs héréditaires, pourquoi les niveaux de testostérone tendent à être plus élevés chez les hommes que chez les femmes», écrivent les auteurs. La «socialisation de genre», c’est-à-dire la manière dont on adopte des normes de comportement définies comme féminines ou masculines, contribuerait ainsi aux différences hormonales entre les sexes. Cela ouvre de nouvelles pistes dans le domaine des «interactions nature/culture et des effets de la socialisation sur la biologie humaine». Et «cela vient s’ajouter aux preuves, de plus en plus nombreuses, indiquant que le genre et le sexe sont des catégories plus perméables qu’on ne le dit généralement dans la recherche bioscientifique».

Le pouvoir rend antisocial

Que fait, au juste, la testostérone? Les certitudes les plus solides portent sur ses effets pendant la vie prénatale. «Au cours du développement embryonnaire, c’est l’arrivée de cette hormone qui détermine les caractéristiques morphologiques mâles. Si vous traitez un embryon de souris femelle avec de la testostérone, vous obtiendrez une transformation physiologique: la souris en question ressemblera à un mâle au niveau des organes génitaux et d’autres caractères sexuels. En même temps, ses chromosomes resteront ceux d’une femelle: ce sera donc une souris stérile», explique Denis Duboule, généticien à l’Université de Genève et à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Autre certitude: «Chez les adultes, si vous prenez la moyenne des mâles, vous trouverez 6 à 10 fois plus de testostérone circulante que dans la moyenne des femelles. Mais attention: ce sont des moyennes. Ce qui signifie que dans une population donnée, certains mâles auront moins de testostérone que certaines femelles.»

Plusieurs études reflètent par ailleurs le fait que les taux de testostérone s’associent à des différences comportementales. Une recherche conduite à l’université de Lausanne et à l’EPFL avait fait pas mal de bruit en 2014: «La corruption du leader dépend du pouvoir et de la testostérone», annonçait son titre. Aux côtés du psychologue expérimental John Antonakis, le neuro-endocrinologue François Pralong avait pris part à l’étude – un jeu de rôle dans lequel les sujets étaient amenés à distribuer de l’argent entre les membres d’un groupe, tout en ayant la possibilité de se favoriser eux-mêmes au détriment des autres. Résultat? «Plus on donnait de pouvoir à une personne, plus cette personne tendait à prendre des décisions qui allaient à l’encontre de l’intérêt du groupe et en faveur de son propre intérêt. En effectuant des mesures de testostérone au cours du jeu, nous avons observé en outre une corrélation significative entre les taux de cette hormone et des comportements plus antisociaux, plus corrompus. La testostérone semblait potentialiser l’effet du pouvoir sur les comportements», raconte le chercheur.

Que pense François Pralong de la «relation inversée» mise en lumière par Sari van Anders et par ses coéquipiers, où le comportement détermine le niveau de testostérone? «Il faut se rappeler que toute la stimulation des hormones, et notamment de la testostérone, démarre au niveau du système nerveux central. L’hypothalamus, qui est le centre des neurones activant les hormones de la reproduction, est la cible d’afférences extrêmement nombreuses qui viennent du cortex. Que la testostérone soit influencée par un comportement, et par la société qui induit ou inhibe ce comportement, c’est donc complètement plausible sur le plan biologique. Car tout le contrôle se fait au niveau du cerveau, qui intègre toute sorte d’éléments dans le processus; ce n’est pas un organe neurovégétatif déconnecté de la réalité.»

La libido en boucle

Si c’est le comportement qui fait fluctuer la testostérone, faut-il en déduire que celle-ci n’a pas d’effets comportementaux? «Si l’on regarde les recherches existantes, l’effet d’un comportement de pouvoir sur la testostérone est établi de façon plus claire que l’effet inverse. Ce qui ne signifie pas que ce dernier – l’influence de la testostérone sur une attitude compétitive – n’existe pas: il est simplement plus dur à mettre en lumière, parce que le comportement humain est surdéterminé par tellement d’influences, le contexte social, la culture dans laquelle on a grandi, le travail qu’on fait», tempère Sari van Anders au téléphone. Il est probable, en réalité, que les deux effets coexistent et qu’ils fonctionnent en boucle. «Des chercheurs ont montré que l’accroissement de la testostérone dans une situation compétitive pourrait influencer la volonté de se remettre dans la compétition, par exemple.»

Ce fonctionnement à deux voies est connu dans le domaine du sexe. François Pralong: «La testostérone a un effet sur la libido. Il faut que des taux de testostérone soient présents pour qu’on ait envie d’aller vers un acte sexuel. On sait par ailleurs que lorsqu’on s’adonne à une activité sexuelle, cela fait monter à son tour les taux de testostérone. C’est un effet d’auto-entraînement.»

Nature et culture, comme la poule et l’œuf, ne sauraient donc s’expliquer indépendamment l’une de l’autre. Denis Duboule se réjouit de ce constat: «D’un côté, on assiste à l’émergence du séquençage du génome et de la médecine prédictive, d’un déterminisme qui dit aux gens: on va vous dire l’avenir en lisant votre génome. De l’autre côté, il y a des chercheurs qui disent: non, rien n’est fixé, ni notre comportement, ni notre violence, ni les positions de pouvoir; le sexe est uniquement une invention biologique pour qu’on puisse se reproduire, et cela n’a pas de conséquences comportementales. C’est un débat magnifique.»

* «Effects of gendered behavior on testosterone in women and men», par Sari M. van Anders, Jeffrey Steiger et Katherine L. Goldey, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America (PNAS), vol. 112 no. 45

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