Archéologie

La plus vieille scène de crime du monde

La découverte d’une fosse commune vieille de 10 000 ans relance le débat sur l’origine de la violence, intrinsèque à l’espèce humaine ou acquise tardivement 

C’est une véritable scène de crime, la plus ancienne connue à ce jour, puisqu’elle remonte à environ 10 000 ans. «Cette découverte est un vrai coup de chance», raconte Aurélien Mounier, de l’université britannique de Cambridge, co-auteur d’un article publié ce jeudi dans Nature.

En 2012, Pedro Ebeya, un assistant de Marta Mirazón Lahr, qui dirige à Cambridge les fouilles du projet européen In-Africa, avait aperçu des ossements affleurant sur le sol d’une région désertique située à une trentaine de kilomètres du lac Turkana, dans le nord-ouest du Kenya. Quelques os épars, et le haut d’un crâne partiellement enfoui.

«C’est une région très sèche, avec très peu de végétation. Mais quand il pleut, le vent érode très vite le sol; c’est ce qui a révélé la présence de ces corps. La chance c’est d’avoir été présent au bon endroit et au bon moment; les années précédentes, il n’y avait rien de visible, et l’année suivante cela aurait été trop tard car une fois dégagés, les ossements se dégradent et se dispersent très vite», souligne Aurélien Mounier.

Des fouilles minutieuses de ce site baptisé Nataruk, le «lieu des vautours», ont permis de dégager les restes de 27 individus différents, dont 14 squelettes: des hommes, des femmes, de jeunes enfants et un adolescent qui sont décédés il y a 9 500 à 10 500 ans. A cette époque, les chercheurs en ont la certitude, les rives du lac de Turkana étaient toutes proches et le site de Nataruk était un marécage.

«Ce qui est important, c’est que les squelettes sont disposés dans des positions différentes, sans orientation particulière, insiste Aurélien Mounier. Il ne s’agit donc vraisemblablement pas de sépultures, ou alors ce désordre serait très inhabituel. Il semble bien que les corps ont simplement été abandonnés là. Tout laisse penser qu’il s’agit de la photo instantanée d’une véritable scène de crime!»

Ces squelettes témoignent de la violence extraordinaire des événements qui se sont déroulés à Nataruk, dont ils semble exclu qu’ils aient pu être provoqués par des événements naturels ou un affrontement avec des animaux. «On a retrouvé trois pointes de flèche, dont l’une était encore logée dans le crâne de l’une des victimes. L’individu numéro 14 a reçu des coups extrêmement violents sur le crâne: l’os frontal est éclaté, et l’os temporal est très enfoncé.» Cinq des corps portent des stigmates de pointe de flèche ou d’un autre instrument coupant. «Sur les douze individus que nous avons étudié de manière très approfondie, dix portent des traces évidentes de violence faites par d’autres humains.»

Qu’a-t-il pu se passer pour que ce groupe de chasseurs-cueilleurs ne subisse un tel sort? «On ne le saura hélas jamais, regrette Aurélien Mounier. Mais l’hypothèse la plus vraisemblable est qu’un groupe de nomades a fait une mauvaise rencontre. Les victimes sont tombées ou ont été jetées dans le marécage.» Aurélien Mounier en veut pour preuve la position d’au moins deux individus qui suggère qu’ils avaient les mains attachées, mais qui ne portent pas de trace apparente de violence, dont l’un appartenait à une femme qui portait un fœtus de six à neuf mois dont le squelette a été retrouvé.

Membres amputés

Les vestiges kenyans de Nataruk ne présentent aucun signe particulier de rite ou de sépulture, laissant penser à un simple massacre. Mais la situation est toute autre sur le site de Bergheim, découvert dans l’est de la France en 2012 à l’occasion de fouilles préventives: elles ont révélé des sépultures vieilles de 5 500 à 6 500 ans, qui accueillent les restes d’individus décédés dans un contexte de violence particulier, puisque l’une des fosses contient notamment des membres amputés. «Ces fosses circulaires sont assez répandues de l’Alsace et la Vallée du Rhône à l’Europe centrale, explique l’anthropologue Bruno Boulestin, associé à l’Université de Bordeaux, qui a participé à ces travaux. Beaucoup sont vides ou contiennent des détritus, tandis que d’autres contiennent des corps ou des ossements humains.»

A Bergheim, une soixantaine de ces fosses ont été retrouvées, dont celle qui porte le numéro 157, qui a fait l’objet d’études très approfondies. «Dans sa partie la plus profonde, il y avait sept bras gauche appartenant à des adultes et à un adolescent, raconte Bruno Boulestin. Au dessus, il y avait les corps de sept personnes, des femmes et des enfants, dont six possèdent bien leur bras gauche.»

C’est ce constat intriguant qui a conduit l’équipe de Fanny Chenal, aujourd’hui à l’Institut national français de recherches archéologiques préventives (INRAP), à se rapprocher de Bruno Boulestin, spécialiste des pratiques autour de la mort. Parmi ces sept individus, un seul porte des traces de violence, avec le crâne endommagé. C’est aussi celui dont le bras gauche manque à l’appel, sans qu’il soit possible de dire s’il se trouve ou pas permis le lot de membres amputés. Un dernier corps, entier lui aussi, semble avoir été placé ultérieurement dans la partie supérieure de la fosse.

«On sait qu’à cette époque, il était d’usage qu’un individu puissant soit enterré avec des personnes de son entourage, par exemple des esclaves, souligne Bruno Boulestin. Mais on ne s’explique pas ces bras qui témoignent d’amputations.» Seraient-ce des mutilations ordonnées parce que les individus avaient transgressé les règles de leur groupe? «C’est possible, d’autant plus que nous en avons des exemples anciens et même contemporains. Mais ces amputations judiciaires concernent plutôt les extrémités des membres et non les membres eux-mêmes. Il semble plus logique que ces corps soient les victimes d’un raid, d’un rapt ou d’un combat.»

L’origine de la violence en question

Ces deux découvertes, à Bergheim et à Nataruk, témoignent de la violence des anciennes sociétés humaines. Quitte à contredire les préhistoriens qui défendent l’idée d’une humanité longtemps plus empathique que violente, à l’image de Marylène Patou-Mathis, directrice de recherches au CNRS français, qui avait consacré un ouvrage en 2013 à ce sujet, avant de participer à un documentaire réalisé par le français Michel Meignant.

Lire: La violence n’aurait pas toujours existé

«Le débat reste entier sur l’apparition de la violence, résume Bruno Boulestin. Pour certains scientifiques, elle serait apparue avec la sédentarisation et la pratique de l’élevage qui a permis d’accumuler des richesses et suscité l’envie. Pour d’autres, dont je fais partie, la violence est probablement inhérente à la nature humaine, elle est normale en tant que pratique sociale.» Aurélien Mounier partage cet avis. «Le site de Nataruk montre que la violence collective a pu frapper des chasseurs-cueilleurs nomades, qui ne possédaient probablement rien ou presque. On est très loin de l’idée du bon sauvage de Rousseau.»

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