ANIMAUX

Les décharges, eldorado des cigognes

Les cigognes blanches sont de plus en plus nombreuses à passer l’hiver dans des décharges où elles se nourrissent de détritus. Mais est-ce vraiment une bonne stratégie?

Pourquoi se lancer dans un long voyage quand on trouve facilement de quoi se nourrir au coin de la rue? Face à cette question, les cigognes blanches semblent avoir tranché: un grand nombre d’entre elles préfèrent passer l’hiver dans des décharges, notamment en Espagne, plutôt que migrer en Afrique comme elles le faisaient dans le passé. Ce phénomène, déjà connu des ornithologues, est aujourd’hui confirmé par une nouvelle étude publiée dans la revue Science Advances. Des scientifiques ont examiné les mouvements de cigognes blanches issues de diverses populations européennes. Ils dressent le portrait d’une migration en profonde mutation.

Vol de cigognes

Dans le cadre de l’étude, 70 cigognes juvéniles issues de 8 pays différents (Arménie, Grèce, Pologne, Russie, Espagne, Allemagne, Tunisie et Ouzbékistan) ont été équipées d’un enregistreur de coordonnées GPS. Les mouvements de ces oiseaux ont été suivis pendant cinq mois au cours de leur première migration. «Un des éléments les plus frappants de nos résultats est la grande variabilité des distances parcourues: certains individus ont volé 15 000 km pour rejoindre leur zone d’hivernage, d’autres 5000 km, et d’autres encore n’ont pas bougé du tout», relève la biologiste Andrea Flack, de l’Institut Max Planck pour l’Ornithologie, une des auteurs de l’étude.

Parcours de migration de 62 cigognes, suivi par GPS

Oiseaux opportunistes

La cigogne blanche Ciconia ciconia ne bat pas des ailes pour se déplacer mais elle plane au gré des courants chauds ascendants, ce qui lui permet d’économiser ses forces. Elle niche en Europe et prend traditionnellement ses quartiers d’hiver en Afrique, qu’elle rejoint via deux routes principales: l’une à l’Ouest, par la péninsule ibérique et le détroit de Gibraltar, et l’autre à l’Est par le détroit du Bosphore. Mais ce schéma classique connaît actuellement des bouleversements: les cigognes blanches sont de plus en plus nombreuses à écourter leur migration, voire à y renoncer.

Cigogne dans une décharge, en Espagne John Cancalosi

Un grand nombre d’entre elles sont observées dans des décharges, en Espagne mais aussi au Maroc. Elles y trouvent de la nourriture en abondance, ce qui les inciterait à arrêter là leur voyage. «Ce sont des oiseaux opportunistes et qui ne sont pas dérangés par l’activité humaine, il n’est donc pas étonnant qu’elles voient dans les décharges une aubaine», estime Laurent Vallotton, biologiste au Muséum d’histoire naturelle de Genève. Max, la cigogne longtemps suivie par les scientifiques du Muséum d’histoire naturelle de Fribourg et aujourd’hui décédée, avait-elle aussi cédé aux sirènes des décharges en y passant plusieurs hivers.

Lire aussi: Max la cigogne, saga aérienne

Dans l’étude de Science Advances, les cigognes originaires de Russie, de Pologne et de Grèce ont bien poursuivi leur chemin jusqu’en Afrique du Sud, via le couloir de migration de l’Est. En revanche, une partie de celles qui empruntaient le chemin de l’Ouest en direction du Sahel se sont arrêtées en cours de route. «Quatre de nos six cigognes d’Allemagne ont passé l’hiver dans des décharges au Nord du Maroc», indique Andrea Flack. Pas de quoi étonner Holger Schulz, chargé d’étude pour l’association Cigogne Suisse, qui suit lui-même une quarantaine de cigognes blanches équipées de GPS, dont un grand nombre hiverne en Espagne. «Cette étude conforte en bonne partie des observations que nous avons déjà faites. Mais elle a l’avantage de les établir avec davantage de certitude. Les suivis d’oiseaux par GPS sont assez complexes à mettre en oeuvre et ne portent en général que sur un petit nombre d’individus. En mettant des données en commun, on peut mieux les interpréter», estime le biologiste.

Passer l’hiver dans les décharges… est-ce vraiment la meilleure option pour les échassiers? Dans l’étude qui vient d’être publiée, les chercheurs ont évalué avec des accéléromètres la quantité d’énergie dépensée par les cigognes. Sans surprise, les résultats montrent que les oiseaux s’économisent davantage lorsqu’ils restent dans les décharges. Cette réduction de dépense énergétique est a priori favorable à leur survie. En renonçant à voyager, les cigognes évitent aussi des accidents. Autant de points positifs qui semblent bien avoir un impact sur leurs effectifs. Ils progressent en effet dans différents pays européens, notamment en Allemagne mais aussi en Suisse. On dénombre actuellement plus de 370 couples de cigognes sur le territoire helvétique, alors que l’espèce a été réintroduite dans les années 1960 après en avoir disparu.

Cigognes équipées de GPS dans leur nid

Poussins plus gros

Mais la progression la plus impressionnante est sans conteste enregistrée en Espagne: «Bien qu’on ne dispose pas de données précises, on estime que le nombre de cigognes y a été multiplié par dix depuis les années 1980», indique Ursula Höfle, de l’Institut de recherche espagnol IREC, à Ciudad Real. Cette spécialiste des pathologies aviaires a mené une étude comparative entre poussins élevés dans les décharges et dans les espaces naturels. Elle a ainsi découvert que les poussins nourris aux déchets étaient plus gros et plus grands que les autres. «Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’ils sont en meilleure santé, nuance-t-elle. Ils peuvent être nourris en quantité mais manquer de certains nutriments essentiels, comme c’est le cas des personnes qui mangent uniquement au fast-food. Il est aussi possible qu’ils s’intoxiquent sur le long terme sans qu’on s’en aperçoive pour l’instant.»

Autre sujet d’inquiétude: Ursula Höfle a découvert que les jeunes cigognes des décharges espagnoles étaient parfois porteuses de bactéries résistantes aux antibiotiques. Elles ne les rendent pas forcément malades mais peuvent indirectement les affaiblir et ainsi diminuer leur fertilité. Ces oiseaux pourraient aussi véhiculer ces pathogènes potentiellement dangereux pour les humains au cours de leurs déplacements. «Il serait d’ailleurs être intéressant d’effectuer un suivi régulier des microorganismes portés par les cigognes des décharges. On s’en servirait alors comme sentinelles pour la surveillance des maladies», suggère la chercheuse.

Réchauffement du climat en cause

Ces décharges – et les questions qu’elles suscitent – vont cependant se transformer. Selon une réglementation de l’Union Européenne, elles ne devraient bientôt plus compter qu’une faible part de déchets alimentaires, afin de lutter contre les émissions de méthane qui participent au réchauffement climatique. «Cette réglementation devrait entrer en vigueur cette année mais se fera de manière progressive. Notre suivi des cigognes a justement pour objectif de déterminer comment elles vont réagir à cette nouvelle donne», indique Holger Schulz. Les cigognes vont-elles recommencer à migrer en Afrique? «Le plus probable est qu’elles se contentent dans un premier temps de traverser le détroit de Gibraltar pour rejoindre les décharges marocaines qui ne sont pas soumises à la réglementation», estime Andrea Flack.

Mais du fait des changements du climat, les cigognes n’auront même peut-être plus besoin d’aller si loin. «Avec les conditions de plus en plus clémentes que nous connaissons durant l’hiver, les cigognes vont moins se déplacer. Certaines passent déjà l’hiver en Suisse, ou alors migrent sur de courtes distances, par exemple jusqu’en Camargue, dans le Sud de la France», souligne Holger Schulz. «Les sécheresses risquent par ailleurs de se multiplier dans la région du Sahel, ce qui rendra le voyage vers l’Afrique encore moins favorable», relève pour sa part Laurent Vallotton. Heureusement pour elles, les cigognes savent faire preuve d’imagination quand il s’agit de se nourrir. Elles ont les a ainsi récemment vu se repaître d’écrevisses américaines, une espèce invasive, dans les rizières espagnoles.

A lire: Tout savoir sur la cigogne blanche

Jeunes cigognes dans leur nid, en Tunisie
Publicité