Ressources naturelles

Hammams au Maroc, la forêt en surchauffe

Prisés des touristes et des locaux, les hammams marocains brûlent chaque jour des milliers de tonnes de bois. Un appétit qui grignote toujours plus les forêts, parfois au nez et à la barbe de l'Etat

Marrakech, la ville la plus visitée du Maroc, s'apprête à accueillir la COP22 (7-18 novembre) et ses 30 000 participants, qui viendront se mêler aux touristes venus découvrir les charmes de la ville ocre. Aux portes de la médina, le hammam Pacha, l'un des plus vieux de la ville, attire les voyageurs en quête d'authenticité.

La forêt marocaine est en train de disparaître

Comme la majorité des hammams du pays, cet établissement est chauffé au bois, et pas qu'un peu: une tonne par jour et par unité en moyenne. Rapporté au nombre de bains dans tout le royaume – 6 000 à 12 000 selon l'estimation des associations de propriétaires de bains maures – l'appétit en bois des hammams représenterait 45% du bois consommé en ville. Le bois de feu, également utilisé par les boulangeries et les particuliers, serait même responsable de 76% de la déforestation au Maroc, d'après certaines estimations.

Des goinfres en bois

Symboles du savoir-vivre à la marocaine, ces bains publics sont fréquentés par 95% de la population du royaume. «Je n'ai pas de salle de bain chez moi. Je vais au hammam une fois par semaine», raconte Mohamed Bougalla, 51 ans, qui vend des cigarettes devant le hammam. Ils sont également prisés des touristes. «Quand vous revenez du Maroc, on vous demande si vous êtes allés dans un hammam traditionnel. Si vous répondez non, les gens diront "c'est dommage"», résume Youssef Laabid, président de l'Association des propriétaires de hammams traditionnels de Marrakech.

«Les hammams en ville sont trop nombreux. Si on les chauffe uniquement avec les produits de la forêt, ça provoque de la déforestation. Et c’est le cas aujourd’hui», explique Mohammed Ellatifi, ancien haut responsable au Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts du Maroc et expert auprès de la FAO. Auteur d’une thèse sur l’économie forestière, c'est cet ingénieur statisticien de formation qui a estimé que le bois de feu entraîne 76% de la déforestation au Maroc. Bien qu'une partie du bois soit issue de fermes privées, 53% proviennent directement de la forêt, et la consommation de bois de feu dépasse de trois fois sa capacité de régénération naturelle. «La forêt marocaine est en train de disparaître», s’alarme Mohammed Ellatifi.

«Une mafia qui coupe les arbres»

À 200 kilomètres de la capitale Rabat, Amine* arpente les sentiers de la forêt d’Azrou, dans le Moyen-Atlas. Né ici, il connaît la forêt par coeur. «Quand j’étais petit, il y avait beaucoup plus d’arbres. La forêt était plus dense». Aujourd’hui, ces forêts, réputées pour leurs cèdres centenaires, portent les stigmates d’une surexploitation qui dure depuis des années.Un homme et son âne, chargé de chêne vert fraîchement coupé, passent. «C’est du petit bois qu'il utilisera pour l'hiver et aussi pour vendre, explique Amine. Mais parfois les gens coupent des troncs. Ils font ça parce qu'ils n'ont pas d'argent.» Le droit d'usage permet aux riverains des forêts de ramasser du bois mort. Mais les abus sont nombreux. «Les gardes forestiers ne font pas leur travail», peste Amine. «Et il y a des gens riches, très riches. Une mafia qui coupe les arbres. Ils n'ont pas d'excuse», ajoute-t-il.

Un système facile à contourner

Seules les Eaux et Forêts sont habilitées à vendre du bois via des adjudications sur des zones préalablement établies, et sur lesquelles des entrepreneurs sont mandatés pour effectuer la coupe. Un circuit bien structuré, mais facile à contourner. «Par exemple tu achètes, tu coupes légalement. Et après, si tu veux couper plus pour voler, tu vas loin, dans une autre parcelle, tu coupes, tu apportes et tu mélanges», confie Hassan Boukili, entrepreneur de travaux forestiers dans la région d’Azrou.

Le découpage administratif peut être mis à profit pour faire passer les camions par la région voisine, parfois avec la complicité de gardes forestiers, bien heureux que ce bois ne provienne pas de chez eux. Les camions continueront leur chemin vers les centres urbains. Selon le Centre de développement des énergies renouvelables (CDER, aujourd’hui ADEREE), seul 4% du bois de feu consommé au Maroc serait issu du circuit légal.

Timide reboisement

Abdeladim Lhafi, Haut Commissaire aux Eaux et Forêts et à la Lutte contre la désertification depuis 2003 et Commissaire général de la COP22, reconnaît le manque de traçabilité. «Celui qui coupe le bois, qui sort de la forêt et qui se retrouve en ville, soit pour l’utilisation dans une chaudière de bain maure ou une boulangerie, il est sauvé», concède-t-il.

Le hammam au bois, c'est très bon pour la santé. Mais dangereux pour la forêt. On respire avec la forêt, pas avec le hammam

Mais M. Lhafi défend son bilan, dernier Rapport d’évaluation des ressources forestières mondiales de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à l’appui. «L'inversion de la tendance [sur la déforestation] est là», affirme-t-il, insistant sur les «45 000 hectares de reboisement par an» menés par ses services. Le rapport fourni par le Maroc à la FAO, rédigé par les Eaux et Forêts, contient pourtant des cases manquantes. Ainsi, contrairement à d’autres pays, le Maroc n’a pas transmis à l’organisation onusienne de statistiques concernant la déforestation. En outre, la superficie des forêts marocaines n’est certifiée par aucun programme indépendant.

«Bien qu’on dise qu’il y a beaucoup de choses qui se font, beaucoup de reboisement, etc., la forêt naturelle reste toujours une forêt naturelle. Rien ne peut la remplacer, rien», explique Naïm Nachid, coordinateur du projet de gestion des aires protégées aux Eaux et Forêts jusqu’en 2013.

Peu de soutien de l'Etat

Du côté des propriétaires de hammams, certains, comme Mehdi Khaldoun, 29 ans, propriétaire du hammam Masmoudi à Marrakech, tentent à leur échelle de résoudre le problème. «Ici on ne brûle pas de bois», explique-t-il en montrant sa chaudière nouvelle génération et les déchets agricoles (noyaux d’olives, coques d’argan) qu’il utilise.

Tout en se désespérant du manque d’incitations financières de la part de l’Etat, il reste enthousiaste: «On a fait ça par rapport au besoin, le prix du bois a augmenté, raconte-t-il. C'est vrai que c'est un système qui coûte de l’argent – un million de dirhams [100 200 CHF]». Un investissement qu’il espère rembourser en cinq ans grâce aux économies réalisées sur le combustible et à des travaux d’isolation.

Seule une poignée de bains maures se sont engagés dans ce processus d’amélioration de leur efficacité énergétique pour diminuer leur empreinte sur la forêt. «On devrait la protéger au lieu de la considérer comme une ressource illimitée», regrette Naïm Nachid. Loin de la ville, Hamid Ganib, patrouilleur associatif dans les forêts d’Azrou, soupire: «Le hammam au bois, c'est très bon pour la santé. Mais dangereux pour la forêt. On respire avec la forêt, pas avec le hammam.»

*Le prénom a été changé, l’intéressé souhaitant garder l’anonymat.

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