Mystérieuses civilisations (2/5)

L’île de Pâques, une énigme du bout du monde

Comment un peuple capable de tailler et d’ériger de colossales statues de pierre à la seule force humaine a-t-il pu disparaître si soudainement? Entre écocide et génocide, les théories divergent. Deuxième volet de notre série sur les civilisations perdues

Avec ses géants de pierre comme emblème, l’île de Pâques a abrité une civilisation des plus mystérieuses. Le rôle et les méthodes de transport des célèbres statues moaï ne cessent d’interpeller les scientifiques. De même que les circonstances du déclin des populations autochtones à la fin du XIXe siècle.

La thèse de la surexploitation des ressources naturelles menant à un écocide a été avancée. Elle a fait de l’île de Pâques le symbole des effets néfastes que l’homme peut avoir sur son environnement et sur lui-même. Famine, cannibalisme et guerres tribales auraient mené les habitants à leur perte. A cette théorie s’oppose l’hypothèse du génocide, par le biais de déportations esclavagistes vers le Pérou et des effets dévastateurs des maladies importées.

Un bout de terre de 163 kilomètres carrés

Située dans le sud-est de l’océan Pacifique, à plus de 3000 kilomètres du continent le plus proche, l’île volcanique est un des lieux les plus isolés du monde. Ce bout de terre de 163 kilomètres carrés, appelé Rapa Nui par les indigènes, fait partie des archipels de la Polynésie. Il aurait été colonisé entre l’an 400 et l’an 1200 selon différentes estimations. Certains pensent que ses premiers occupants seraient arrivés sur de grandes pirogues depuis une île polynésienne proche. Ayant emporté avec eux poulets, ignames, patates douces et bananes, ils ont pu survivre et même prospérer sur cette terre inhospitalière qui renferme peu d’espèces animales et végétales indigènes et où la pêche est rendue difficile par l’absence de barrière corallienne.

Un dimanche de Pâques

Le dimanche de Pâques de l’an 1722, Jacob Roggeveen, un navigateur hollandais, accoste sur l’île avec ses trois navires, ce qui vaudra à cette dernière son nom européen. Les Hollandais remarquent les statues dressées aux visages effilés et dénombrent quelque 3000 habitants. Ceux-ci sont répartis en une dizaine de clans familiaux qui se partagent l’île.

Mais cent cinquante ans plus tard, rien ne va plus. En 1872, l’explorateur français Alphonse Pinart ne compte, lui, plus que 111 habitants. Les monuments moaï gisent sur le sol, entourés d’ossements humains. Des quantités de cailloux encombrent les champs. La forêt a totalement disparu, laissant la place à de la steppe aride. A part le bois flotté qui arrive de l’océan, seuls quelques buissons permettent de se procurer du bois, qui est devenu une denrée rare. Dans les fours, on utilise des herbes sèches et des brindilles comme combustible. Les barques indigènes, qu’il faut sans cesse écoper, sont faites de planchettes assemblées. Que s’est-il donc passé pour qu’une civilisation naguère prospère en soit arrivée à ce point?

Géants de pierre

Les vestiges majeurs de la civilisation antique rapa nui sont les moaï érigés principalement tout autour de l’île. Seraient-ils la clé du mystère? Parmi les 900 statues connues, la grande majorité a été sculptée dans le tuf volcanique de la carrière Rano Raraku. D’une hauteur moyenne de quatre mètres, elles pèsent chacune une dizaine de tonnes. Selon certains experts, ces statues représenteraient l’âme des ancêtres et assureraient la protection de leur descendance.

Dans son best-seller «Effondrement», le biologiste et géographe américain Jared Diamond postule qu’une compétition de prestige aurait poussé les tribus insulaires à produire les statues les plus grandes et les plus lourdes possibles. Il présume que les colosses de pierre ont été transportés jusqu’aux côtes en position horizontale grâce à des rondins de bois. Le scientifique émet l’hypothèse que de plus en plus de bois a ainsi été nécessaire, ce qui a conduit à la déforestation totale du territoire rapa nui. L’érosion des sols s’accéléra avec la disparition des arbres, réduisant encore le faible rendement des récoltes. Selon lui, l’abondance de moaï est la preuve que les Pascuans se seraient retrouvés en surnombre dans l’île. Ils auraient alors connu la faim, la guerre, le cannibalisme et leur civilisation se serait effondrée des suites d’un véritable «écocide».

Mais cette thèse ne fait pas l’unanimité. «La théorie du suicide écologique est entachée de graves lacunes documentaires», a fait remarquer Nicolas Cauwe pour l’Association française de l’information scientifique en juillet 2013. L’archéologue belge lui reproche de n’être fondée que sur des recherches concernant le milieu naturel, sans l’appui de données archéologiques concrètes.

Déforestation avérée

Après une dizaine d’années de fouilles, Nicolas Cauwe est devenu un des plus grands spécialistes mondiaux de l’archéologie de l’île. Voici sa version de l’histoire. Selon lui, la déforestation est un fait avéré, notamment grâce à une étude sur les pollens et sur des charbons de bois. Cependant, elle n’est pas la conséquence du transport en masse des statues maoï. Le bois n’aurait pas été nécessairement utilisé pour déplacer des monolithes de pierre. Certaines théories alternatives imaginent un transport à la verticale, à la manière d’un déplacement de frigidaire.

Si disparition des arbres il y a eu, ce n’aurait cependant pas causé de famines ni de guerres. Les Rapa Nui se seraient simplement adaptés aux circonstances. L’analyse de centaines de squelettes n’a montré aucune carence alimentaire. De plus, ces mêmes squelettes ne portaient aucune trace de morsures ou de blessures, ce qui invalide les présomptions de cannibalisme ou de combats violents. Nicolas Cauwe affirme que l’activité agricole était intense sur l’île. Ses recherches ont montré que les habitants auraient volontairement concentré des petites pierres de basalte sur leurs champs, car ceux-ci avaient un effet bénéfique sur les plantations en captant la rosée et en la redistribuant à la façon d’un goutte-à-goutte vers la racine des plantes, ainsi qu’en réduisant les écarts de température entre le jour et la nuit.

Makemake, l’homme-oiseau

Qu’est-il arrivé aux moaï couchés ventre à terre? Ont-ils fait les frais de guerres tribales? Après des fouilles archéologiques, Nicolas Cauwe a découvert que les statues avaient simplement changé d’usage. Elles auraient été couchées délicatement, ce qui explique leur bon état de conservation, pour servir de couvercle à des tombes. Les morts, qui étaient auparavant incinérés, se retrouvent inhumés dans des caveaux. Ce changement de pratique funéraire va de pair avec un changement de croyance. Les moaï font place à une divinité plus globale, le dieu Makemake, «l’homme-oiseau». «Son empreinte se rencontre partout sur l’île, sous la forme d’un masque gravé sur mille rochers», explique l’archéologue.

Mais alors à quoi est due la disparition de la civilisation rapa nui? Une des hypothèses formulées est qu’à leur arrivée sur l’île, les Européens auraient amené avec eux des maladies auxquelles les autochtones n’avaient jamais été confrontés. A cela s’ajoutent les raids esclavagistes effectués depuis le Pérou dans les années 1860. Les populations auraient ainsi peu à peu périclité.

A la suite d’un de ces raids, les scribes capables d’écrire et de lire l’étrange écriture des Pascuans disparurent. Ainsi, les mystérieuses figures gravées au dos des moaï demeurent aujourd’hui indéchiffrées. Les Rapa Nui et leur culture ont certes décliné mais n’ont cependant jamais vraiment disparu. Aujourd’hui encore, leur danse est transmise de génération en génération, témoignage des temps anciens.

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Le précédent épisode:  La civilisation de l’Indus, des terres fertiles au désert aride

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