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Un iceberg géant se brise, la fonte de l’Antarctique s’accélère

Un immense glacier est en train de se séparer de la barrière glaciaire de Larsen C dans la péninsule antarctique. La déstabilisation de ce type de plateformes accentue les bouleversements en cours sur le continent blanc et au-delà

C’est le plein été au pôle Sud et l’étendue de la banquise de l’Antarctique n’a jamais été aussi réduite depuis près de quarante ans, date des premiers relevés satellitaires.

Pourtant, c’est un phénomène moins visible mais bien plus lourd de conséquences qui se fait désormais sentir sur tout le continent. La fonte des barrières glaciaires qui prolongent sur l’eau les glaciers entraîne une accélération de leur écoulement vers l’océan Austral. De quoi sérieusement perturber les équilibres de la région et accroître le niveau d’élévation des océans.

Dernier exemple en date, le décrochage imminent d’un fragment de la plate-forme de glace Larsen C située au nord de la Péninsule du continent. Cet iceberg sera énorme: 350 mètres d’épaisseur et une surface de plus de 5000 km², comparable à celle du canton du Valais.

Un tel événement pourrait, selon les spécialistes, complètement déstabiliser toute la plate-forme. Cela aura des répercussions étendues comme l’a montré en 2002, la désintégration en quelques jours dans l’océan d’un morceau plus petit d’une autre plate-forme située plus au nord, le Larsen B.

«Dans les semaines qui ont suivi, les glaciers qui étaient retenus en amont sur le continent ont accéléré leur descente, avec une vitesse qui a parfois été multipliée par huit sur le coup» témoigne Olivier Gagliardini, professeur à l’Université Grenoble Alpes.

Autre exemple, mais à l’Est du continent, avec la plate-forme du glacier Totten. Longue de 120 km sur 30 km de large, haute de près d’1 km dans l’océan, elle perd 10 mètres d’épaisseur par an. La raison de sa fonte, la plus rapide des plates-formes de l’Antarctique de l’Est, vient d’être donnée dans la revue «Science Advances» par une équipe australienne de l’Université de Tasmanie. Les chercheurs montrent, par des mesures du relief sous-marin et de la température de l’eau, l’existence d’un puissant courant d’eaux chaudes et son infiltration sous la barrière de glace par une profonde fosse.

«Cette fonte par la base, qui a déjà été mise en évidence pour les barrières de glace de l’Antarctique de l’Ouest, est totalement inédite ici», précise Olivier Gagliardini.

Eaux chaudes du courant circumpolaire

Pendant longtemps, on a cru que les glaces de l’Antarctique de l’Est résistaient bien au réchauffement climatique. Les masses de glaces, plus importantes qu’à l’Ouest, peuvent atteindre 4 km d’épaisseur et reposent souvent au-dessus du niveau de l’océan sur le continent. De plus, la température de l’air est le plus souvent inférieure à zéro. Pourtant, dès 2014, le satellite CryoSat-2 lancé pour mesurer le changement de volume des glaciers a révélé que cette partie du continent avait elle aussi commencé à fondre.

Toute l’année, et pas seulement en été comme dans l’Arctique et au Groenland, les eaux de plus en plus chaudes du courant circumpolaire profond érodent par leur base les barrières de glace du continent. En s’amincissant, elles se fracturent plus facilement et s’écoulent plus rapidement vers l’océan. L’étude de leur mouvement réalisée par Olivier Gagliardini et son équipe suggère qu’elles jouent un rôle très important pour retenir les glaciers sur tout le continent.

«Paradoxalement, note le chercheur, de petites barrières de glace telles que celles de Totten à l’Est ou de Thwaites à l’Ouest servent souvent de verrou à d’énormes quantités de glace situées en amont. Leur fragilisation est en train de précipiter le dévalement des glaciers vers l’océan, ce qui va contribuer d’une manière de plus en plus importante à l’élévation du niveau des mers.»

De plus, l’ancrage sur la roche de nombreux glaciers comme ceux de l’Antarctique de l’Ouest ou de Totten est sous le niveau de l’océan, ce qui facilite le travail de sape des eaux plus chaudes. Enfin, cette érosion va être facilitée par le relief en pente vers l’intérieur sous les plus importants glaciers de l’Antarctique Ouest. La découverte de ces facteurs joints à l’accélération de la vitesse d’écoulement de ces glaciers a fait dire en 2014 au glaciologue français Eric Rignot de l’Université de Californie que leur fonte était déjà irréversible et allait se poursuivre durant les prochains siècles.

Elévation du niveau des océans

La libération d’immenses quantités d’eaux douces autour de l’Antarctique bouleverse tous les équilibres écologiques et les courants marins en place depuis des milliers d’années autour du continent. Pour mieux évaluer ces changements, une croisière scientifique organisée sous l’égide du nouvel Institut polaire suisse, l’Antarctic Circumnavigation Expedition (ACE), fait actuellement le tour du continent.

Mais les conséquences de cette fonte à large échelle vont aussi se mesurer à l’échelle du globe. La mise en place d’une couche d’eau douce et froide autour de l’Antarctique bloque la remontée des eaux profondes de plus en plus chaudes, accentuant la fonte des plates-formes par leur base, précise une étude publiée l’an passé par le pionnier américain James Hansen et des spécialistes mondiaux.

Ce mécanisme rétroactif n’est pas encore pris en compte dans les modèles climatiques qui prédisaient une élévation maximale d’un mètre du niveau des océans pour 2100. Dans un rapport publié en début d’année, l’agence nationale américaine chargée des océans et de l’atmosphère (NOAA) précise que ces dernières données sur la fonte de l’Antarctique rendent désormais beaucoup plus probable une élévation comprise entre 0,3 à plus de 2 mètres d’ici à la fin du siècle, ce qui fait peser un risque sérieux d’inondation pour de nombreuses régions côtières dans les années à venir.


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