Environnement

L’Asie se noie sous une montagne de déchets électroniques

Le continent est devenu le premier producteur mondial de rebuts d’appareils électroniques. Mais il n’a pas les moyens de les recycler de façon sûre et écologique

Une colonne de moniteurs trône au milieu de la pièce. Juste à côté, des cartons sont empilés pêle-mêle, remplis de câbles, de pièces en aluminium ou de circuits imprimés. Dans un coin de la pièce, quelques fax prennent la poussière. Située au 16e étage d’un bâtiment industriel aux confins de Hongkong, l’entreprise de recyclage électronique EcoSage ressemble à une caverne d’Alibaba pour les geeks.

«Nous démontons manuellement les produits électroniques, afin de séparer le plastique, les câbles et les pièces métalliques contenues dans leur châssis, détaille Felix Chung, son patron. Ces matières premières seront revendues en gros à des acquéreurs chinois.»

Les circuits imprimés, qui contiennent des métaux précieux (or, argent, cuivre, tantale), doivent en revanche être broyés, précise-t-il en pointant du doigt une grande cuve métallique munie de lames. Il en ressort des copeaux d’une taille de deux centimètres, entassés dans des sacs blancs. «Nous les exportons au Japon, qui est le seul pays d’Asie à posséder une usine capable d’extraire ces métaux rares», dit-il. Elle les transforme en lingots.

Hongkong atteint un record

Tous les appareils recyclés par EcoSage viennent de Hongkong. En 2015, la ville-Etat a généré 160 000 tonnes de déchets électroniques, soit 21,7 kilos par habitant, la plus forte proportion d’Asie. A titre de comparaison, la Suisse produit 16 kilos par habitant. En chiffres absolus, c’est la Chine qui bat tous les records, avec 6,7 millions de tonnes émises en 2015, suivie du Japon avec 2,2 millions de tonnes et de la Corée du Sud avec 831 000 tonnes. Tous ces chiffres émanent d’un rapport récent de l’Université des Nations unies, qui met en garde contre l’explosion de la production de déchets électroniques en Asie.

L’Asie absorbe désormais près de la moitié des smartphones, tablettes et écrans plats écoulés sur le plan mondial. «Ce phénomène est dû à l’émergence d’une classe moyenne», indique Ruediger Kuehr, l’un des auteurs du rapport. Résultat, le continent produit 16 millions de tonnes de déchets électroniques par an, soit un tiers du total mondial. Ce chiffre a crû de 63% en cinq ans.

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Saturnisme et problèmes thyroïdiens

Le problème, c’est que l’Asie n’est pas équipée pour traiter ces déchets. «On a vu apparaître un marché informel du recyclage, notamment en Indonésie, au Cambodge, au Vietnam et en Chine, explique-t-il. Les produits électroniques y sont démantelés dans des arrière-cours au marteau ou à la pierre par des travailleurs qui ne sont pas formés pour cela et ne portent pas d’équipement de protection», explique le spécialiste.

Pour récupérer les précieux métaux contenus dans les circuits imprimés, ces derniers sont trempés dans des bains d’acide. Les câbles sont brûlés pour en extirper le cuivre. «Cela émet des vapeurs toxiques et contamine les sols et les eaux avec des métaux lourds», note-t-il. Le mercure contenu dans les tubes cathodiques des vieux téléviseurs est particulièrement nocif. A Guiyu, une ville du sud de la Chine spécialisée dans l’e-waste, les habitants ont des problèmes de thyroïde et des maladies respiratoires. Les enfants ont trop de plomb dans le sang.

Ces ateliers de fortune ne recyclent pas que les déchets asiatiques. Les Etats-Unis et l’Europe leur envoient aussi une partie de leurs résidus électroniques. Ces exportations sont pourtant interdites par la Convention de Bâle, qui prohibe l’envoi de déchets dangereux vers les pays en développement. Les Etats-Unis ne l’ont pas signée, mais l’Europe si. Ruediger Kuehr estime que 10 à 20% des 11,6 millions de tonnes de déchets électroniques générées par l’Europe sont exportées illégalement.

Exportation illégale

Pour en savoir plus sur ces mouvements de déchets, l’ONG américaine Basel Action Network a équipé 205 moniteurs et imprimantes usagés de traqueurs électroniques. Un tiers a quitté le territoire américain. Parmi ceux-ci, 54% ont fini à Hongkong. Les autres se sont retrouvés en Chine, à Taiwan et au Pakistan.

«Hong Kong est devenu un hub mondial pour le recyclage illégal de biens électroniques occidentaux, juge Jim Puckett, qui a participé à cette enquête. Avant, la ville servait surtout de lieu de transit pour les chargements de e-waste à destination de la Chine, mais depuis deux ans Pékin a fermé ses frontières, alors ce marché s’est reporté sur Hongkong.»

Cela a fait émerger une nuée d’ateliers de recyclage clandestins dans les Nouveaux Territoires, un district frontalier de la Chine. Derrière les barrières en tôle qui dissimulent leurs activités, on aperçoit des piles de moniteurs à l’air libre, des tubes cathodiques répandus à même le sol et des cartouches d’imprimantes gisant dans des flaques d’eau. Une analyse des eaux du voisinage a trouvé des concentrations de chrome 499 fois supérieures à la norme, 68 fois pour le cuivre, 89 pour le plomb.

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Impossible suivi

Et la Suisse, risque-t-elle de retrouver ses déchets électroniques dans ces ateliers clandestins? Le recyclage de ces produits a été confié à la fondation SENS et à l’association Swico. «Le nombre important de points de collecte – il y en a plus de 6000 – et les contrôles pratiqués aux frontières ont empêché l’émergence d’un marché noir», pense Jean-Marc Hensch, le responsable de Swico.

Près de 75% des produits électroniques que son association récupère sont recyclés en Suisse. «Le reste est brûlé pour produire de l’énergie», précise-t-il. Quand aux circuits imprimés, ils sont envoyés dans l’une des trois usines européennes, en Belgique, en Suède ou en Allemagne, capable de les recycler.

Une partie des déchets électroniques helvétiques passe néanmoins la frontière. En 2015, la Suisse a envoyé des résidus de câbles, des batteries usagées et des composants électroniques toxiques en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Autriche, selon le site de la Convention de Bâle. «Il est très dur de suivre le parcours de ces matières lorsqu’elles quittent le territoire national, glisse Jim Puckett. Il n’y a aucune garantie qu’elles ne soient pas réexportées vers l’Asie.»

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