Botanique

Les graines, indispensables et menacées

Les semences agricoles jouent un rôle incontournable dans nos vies. Leur uniformisation actuelle est une menace. A vos pelles pour protéger l’agrodiversité!

Le riz dans votre assiette, le café dans votre tasse? Des graines. Le coton de votre chemise? Encore une graine. La moutarde qui vous monte au nez? Itou. «Nous vivons dans un monde de graines», martèle le biologiste américain Thor Hanson en préambule de son récent ouvrage intitulé Le Triomphe des graines. «Elles nous fournissent en nourriture, en énergie, en stupéfiants et en poisons, en huiles, teintures, fibres et épices. Elles sont la base de tout régime alimentaire, de l’économie, des modes de vie partout sur la planète.» Omniprésentes, les graines ne sont pourtant pas à l’abri de dangers. De plus en plus standardisée, leur diversité s’appauvrit. Mais des idées germent pour leur venir en aide.

Alors qu’elles correspondent aujourd’hui à plus de 90% de notre flore, les graines n’ont pas toujours dominé le monde. Pendant plus de 100 000 millions d’années, ce sont des végétaux proches des fougères actuelles qui étaient les plus répandus sur Terre. Les fougères ne produisent pas des graines mais des spores, qui leur permettent de se multiplier de manière asexuée.

La graine au contraire est le résultat de la rencontre charnelle entre un pistil (femelle) et un pollen (mâle). L’invention géniale de la graine a consisté à protéger le fruit de cette fécondation à l’intérieur d’une capsule protectrice et de le doter de substances nutritives prêtes à consommer lors de la germination. «La concentration d’une telle énergie dans une enveloppe compacte permit non seulement une variété incroyable d’évolutions potentielles, mais aussi la dispersion, partout sur la planète, des plantes à graines», souligne Thor Hanson.

Moutarde toute chou

Les êtres humains ont vite compris l’intérêt de détourner à leur profit les réserves d’énergie contenues dans les graines. Ce fut l’invention de l’agriculture, quelque part dans le Croissant fertile il y a quelque 10 000 ans. Dès ces débuts, les paysans ont cherché à façonner les végétaux pour répondre à leurs besoins, en procédant à des croisements entre des plants prometteurs. Ils ont ainsi contribué à accroître l’agrobiodiversité, soit la variété des espèces végétales cultivées. Par exemple, une même espèce de moutarde a progressivement donné naissance aux choux-rave, chou vert, chou kale, chou de Bruxelles, brocoli et autres choux… De nombreux enfants, rechignant devant leur assiette, auraient sans doute préféré qu’il en soit autrement.

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Si l’histoire de l’être humain et de la graine s’apparente en grande partie à une lune de miel, certaines évolutions actuelles suscitent l’inquiétude. Le marché des semences se trouve ainsi de plus en plus concentré entre les mains de quelques groupes industriels. En conséquence, «les agriculteurs sont aux prises avec des litiges de propriétés industrielles, accusés d’avoir conservé des graines, recouru à la pollinisation ouverte ou d’autres pratiques millénaires», dénonce le biologiste américain. L’agriculture commerciale a un autre effet pervers: elle se focalise sur quelques variétés à haut rendement au détriment des autres, ce qui mène à un appauvrissement de la diversité agricole. Certaines graines jusqu’alors négligées pourraient pourtant connaître un regain d’intérêt à l’avenir, notamment du fait des changements climatiques.

Veiller au grain

Pour remédier au problème, des banques de semences se sont constituées dans le monde. «L’idée n’est pas d’accumuler les graines les plus populaires, mais de sauvegarder l’éventail de gènes qui les rend si utiles – de subtiles variations de goût, de valeur nutritive, de tolérance à la sécheresse ou encore de résistance aux maladies», détaille Thor Hanson.

Le précurseur de ce mouvement fut le botaniste russe Nikolaï Vavilov, qui, dès 1920, récolta des échantillons de blé, d’orge et d’autres grandes cultures, dans l’objectif de les adapter au climat rude de son pays. Staline jeta Vavilov en prison, où il mourut de faim. Autre projet ambitieux: la réserve mondiale de semences de Svalbard a été inaugurée en 2008 dans l’Arctique norvégien. Elle abrite plus de 900 000 échantillons de graines des principales espèces alimentaires, censées être ainsi protégées des agressions du monde extérieur.

Et moi, dans mon jardin, sur mon balcon, au bord de ma fenêtre, que puis-je faire pour protéger la diversité des graines? Cultiver des variétés rares et non standardisées de fruits et légumes, comme celles proposées par l’association Pro Specie Rara. Recueillir leurs graines, les multiplier et les partager avec d’autres amateurs éclairés. La Bibliothèque municipale de Vevey et depuis peu la Bibliothèque de Saint-Jean à Genève proposent des grainothèques: tout un chacun peut y déposer ou prélever des sachets de semences – pour peu qu’elles ne soient pas issues de variétés commerciales hybrides et qu’elles aient été cultivées sans engrais chimiques. Et si on en prenait de la graine?


 

À lireLe triomphe des graines. Thor Hanson. Edition Buchet Chastel

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