Environnement

Trafic d’ailerons de requin: une soupe au goût amer

Hong Kong est la capitale mondiale du commerce d’ailerons de requin. Certaines espèces sont pourtant protégées. Une gigantesque prise début mars montre que la loi n’est que peu respectée

Au restaurant Nanhai No 1, au 30e étage d’un immeuble avec une vue sur toute la baie de Hong Kong, la soupe d’ailerons de requin est servie de plusieurs façons: avec des œufs de crabe, cuisinée dans un pot en argile ou sous forme de consommé. Chaque bol vaut entre 30 et 100 francs. Légèrement filandreux et croquant, ce morceau de cartilage translucide et sans goût est très prisé en Chine. Et cela, bien que la pêche de certaines espèces de requins menacés soit réglementée au niveau international.

A quelques kilomètres de là, dans le quartier populaire de Sheung Wan, où l’odeur des fruits de mer secs prend à la gorge, des dizaines d’échoppes vendent des ailerons de requin. Séchés et blanchis, ils sont entreposés pêle-mêle dans des sacs en plastique transparents. Les pièces plus rares sont exposées sur les étagères, parfois ornées d’un ruban rouge.

Hong Kong est un hub mondial pour la vente d’ailerons de requin. «La ville concentre à elle seule 50% du commerce mondial, indique Yuen Ping Chow, la présidente de The Shark Foundation, une ONG locale. En 2015, 5500 tonnes de cartilage de requin y ont été importées.» Une bonne partie est consommée sur place. «Ce mets est servi lors des banquets de mariage ou du Nouvel An chinois, lors des dîners d’affaires et pour les anniversaires, détaille Tracy Tsang, du WWF Hong Kong. Comme il s’agit d’un ingrédient très cher, le proposer est perçu comme une marque de respect envers ses invités.»

Source de prestige social

Un sondage réalisé par l’ONG française Bloom a montré que 73% des Hongkongais avaient déjà mangé de l’aileron de requin lors d’un mariage et 41% en avaient consommé dans un restaurant durant les 12 derniers mois. Fait étonnant, seules 5% des personnes interrogées disent aimer ce plat. «Même s’ils ne l’apprécient pas, la plupart des Hongkongais vont tout de même le manger pour ne pas offenser leurs hôtes», relève Yuen Ping Chow.

Porte d’entrée pour le commerce à destination du reste de l’Asie, Hong Kong fonctionne également comme une plaque tournante pour les réexportations d’ailerons de requin. «Ils sont triés et parfois séchés sur les toits des immeubles hongkongais, puis envoyés en Chine», explique Stan Shea, le représentant local de Bloom. Une partie passe par le Vietnam, qui possède de nombreuses usines capables de blanchir les ailerons, avant d’être écoulés sur le marché chinois.

Avec sa classe moyenne grandissante, la Chine est un consommateur avide de ce mets, perçu comme une source de prestige social. Les pays d’Asie avec une importante communauté chinoise, comme l’Indonésie, la Malaisie ou Singapour, en absorbent aussi une partie. «Depuis peu, nous avons constaté qu’une part croissante des ailerons sont réexportés à Macao, note Tracy Tsang. Ils y sont consommés dans les restaurants de luxe rattachés aux casinos.»

Des prises en Espagne

La majorité des ailerons de requin exportés à Hong Kong proviennent d’Espagne, de Taïwan et d’Indonésie. «Ces trois pays possèdent des flottes de pêche importantes, qui n’hésitent pas à se fournir très loin de leurs côtes, dit Stan Shea. On a vu des pêcheurs taïwanais s’aventurer jusqu’à Fidji.» L’Espagne est responsable de 57% des prises européennes de requin dans l’Atlantique. Entre un quart et un tiers des ailerons importés par Hong Kong en proviennent.

Le commerce d’ailerons de requin n’est pas complètement interdit. Mais il soulève des questions. Pour gagner de la place sur leurs navires, les pêcheurs se contentent souvent de couper l’aileron avant de rejeter le requin à la mer. Incapable de nager, ce dernier coule au fond de l’eau et suffoque. Certaines espèces sont menacées d’extinction. Notamment les plus prisées des amateurs de soupe aux ailerons, à l’image du requin-marteau, du grand blanc, du requin sombre ou du requin soyeux.

Lire aussi: Au secours des requins et du bois de rose

Il existe pourtant bien quelques règles. La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) a listé 16 espèces de requins dont le commerce est soumis à l’obtention d’un permis. Au mois de mars, les douaniers hongkongais ont annoncé une prise record de 1280 kilos d’ailerons dépourvus de ce document en provenance d’Inde, d’Egypte, du Kenya et du Pérou, preuve que la réglementation existante n’est pas respectée.

Certains pays vont plus loin, comme l’Union européenne et l’Inde qui interdisent de rejeter les carcasses de requins vivants à la mer. Une poignée d’Etats américains, les Bahamas, le Honduras, l’Egypte, la Polynésie française et les Maldives ont carrément interdit la pêche de requins ou la vente d’ailerons.

Les trafiquants ont commencé à étiqueter les ailerons avec des termes ambigus, comme fruits de mer secs ou produits de la mer.

Plusieurs ONG de Hong Kong ont en outre obtenu que 16 grandes entreprises de transport maritime, dont le suisse MSC, cessent de transporter des ailerons de requin. «Parmi les importants acteurs de ce secteur, seul le taïwanais Evergreen Marine continue de les convoyer», indique Tracy Tsang. Une trentaine de compagnies aériennes ont également rejoint cet embargo. Prochaine cible: FedEx.

Hippocampes et anguilles

Mais les trafiquants se sont adaptés. «Ils ont commencé à étiqueter les ailerons avec des termes ambigus, comme fruits de mer secs ou produits de la mer», fait remarquer Yuen Ping Chow. Début 2016, plusieurs containers contenant des ailerons sont arrivés à Hong Kong dans les cales de Maersk et sur les avions de Virgin Australia et Cathay Pacific, des compagnies qui s’étaient pourtant engagées à ne pas en transporter. Ils avaient été étiquetés sous la catégorie poissons.

Les requins ne sont que l’une des espèces marines menacées qui se retrouvent sur les étals de Hong Kong. Les échoppes de Sheung Wan vendent des bocaux remplis d’hippocampes séchés, une espèce protégée prisée pour ses prétendues vertus curatives. On y trouve aussi des vessies de Totoaba, un grand poisson qui vit dans le golfe de Californie et dont la pêche est interdite depuis 1975. En raison de leur prix élevé, celles-ci ont été surnommées «cocaïne de la mer».

David Baker, un chercheur de l’Université de Hong Kong, s’est pour sa part penché sur les importations d’anguilles. «Ce poisson est très important dans la cuisine japonaise et chinoise, mais il n’en reste plus assez dans les mers asiatiques, ce qui a généré un trafic d’anguilles européennes, une espèce qui est désormais elle aussi menacée», explique-t-il. Il a analysé l’ADN de quatre lots saisis à l’aéroport de Hong Kong. «La plupart venaient d’Europe, notamment d’Espagne», glisse-t-il.


A lire sur les requins:

Publicité