Santé

«Certaines personnes ont perdu la capacité à réprimer la douleur»

Très handicapantes, les douleurs chroniques sont de mieux en mieux comprises par les scientifiques. De passage à Lausanne, l’expert canadien Yves De Koninck propose de nouvelles pistes pour leur prise en charge

Trop longtemps, on a considéré la douleur chronique, ce mal persistant et souvent réfractaire aux traitements antalgiques, comme étant subjective, voire imaginaire. Touchant environ 20% de la population européenne à des degrés divers, cette affection extrêmement handicapante est pourtant bien réelle, comme le démontrent les récentes avancées de la médecine.

Le Canadien Yves De Koninck, professeur de psychiatrie et de neurosciences à l’Université Laval à Québec, a fait de la douleur chronique son sujet principal de recherche depuis plus de vingt ans. Le développement d’outils novateurs à base de fibre optique lui a notamment permis de mieux cerner les mécanismes derrière cette pathologie, mais aussi d’envisager la conception de nouveaux traitements. Il sera en conférence au CHUV à Lausanne le 7 juin.

Le Temps: En quoi vos recherches ont-elles contribué à une meilleure compréhension de la douleur chronique?

Yves De Koninck: La douleur est une réaction normale de l’organisme. Le problème survient lorsqu’une hypersensibilité, générée à la suite d’un accident, de certaines maladies ou encore d’un acte chirurgical, ne se résorbe pas. Les stimulations sont alors perçues de façon anormale et, dans certains cas, un simple effleurement peut générer des douleurs atroces, ce qui est extrêmement handicapant. Grâce à de nouvelles technologies permettant de sonder le cerveau plus en profondeur, nous avons pu observer que la douleur chronique était due à un dysfonctionnement du système nerveux. Le cerveau n’a alors plus la possibilité de contrôler et d’inhiber un signal douloureux. Ce phénomène est également observable dans les cas de fibromyalgie, un syndrome caractérisé par des douleurs diffuses dans tout le corps. Ces patients ne sont pas plus sensibles que d’autres, ils ont tout simplement perdu la capacité à réprimer la douleur.

- Ce dysfonctionnement serait dû à la perte d’une protéine bien particulière, la KCC2, fondamentale dans notre capacité à inhiber la douleur…

- Absolument. Les cellules nerveuses, qui interprètent les signaux sensoriels et transmettent l’information au cerveau, sont un peu comme un seau que l’on vide et que l’on remplit. Afin de pouvoir réprimer la douleur, ces cellules doivent impérativement se charger d’ions chlorure. Les protéines que nous avons identifiées agissent comme des robinets permettant d’équilibrer le niveau d’ions dans la cellule. Si elles font défaut, comme dans les situations de douleurs chroniques, le seau ne pourra plus se vider, les ions ne pourront plus rentrer et la douleur ne sera plus inhibée.

- Cette découverte pourrait-elle ouvrir la porte à de nouveaux traitements?

- C’est ce que nous essayons de faire. Nous travaillons depuis une dizaine d’années sur le développement de composés permettant de faciliter la production de cette protéine et ainsi rétablir l’équilibre au sein des cellules nerveuses. Nous avons déjà trouvé un certain nombre de molécules fonctionnant bien sur des souris, toutefois le passage éventuel à l’homme fait face à plusieurs obstacles et prendra encore du temps.

- Cela serait d’autant plus fondamental que peu de traitements existent contre la douleur chronique.

- L’arsenal thérapeutique est effectivement très limité. Aujourd’hui encore, on s’attaque à la douleur de façon indirecte, par le biais de médicaments conçus pour soigner d’autres pathologies, comme le Lyrica contre l’épilepsie. Malheureusement cette molécule, la prégabaline, n’est efficace que chez 40% des patients atteints de douleurs chroniques.

- Reste la morphine, mais celle-ci présente des effets secondaires importants, dont l’un est pour le moins paradoxal…

- Outre l’effet de tolérance, qui nécessite d’augmenter progressivement les doses de médicaments pour atteindre la même analgésie, la morphine peut entraîner une hypersensibilité à la douleur. Nous avons découvert que ce phénomène était dû à une réaction inflammatoire du système nerveux à cette substance, entraînant une perte de la protéine KCC2, la même qui est en cause dans l’apparition des douleurs chroniques.

- Vous mettez aussi au point des techniques innovantes pour le traitement de la douleur. Comment fonctionnent-elles?

- Elles se basent sur l’idée de générer une analgésie en inhibant les cellules nerveuses à l’aide de la lumière. C’est ce que l’on appelle l’optogénétique. Cette technique, qui a déjà fait ses preuves sur la souris, consiste à modifier génétiquement certaines cellules responsables de la transmission du signal douloureux, afin qu’elles deviennent réceptives à la lumière. Une petite fibre optique serait ensuite implantée à la surface de la moelle épinière ou dans le cerveau du patient, lui permettant au besoin de générer lui-même un signal lumineux venant réprimer la douleur.

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Conférence

«Eclaircir les mystères de la douleur chronique», conférence d’Yves De Koninck, mercredi 7 juin à 18 heures, CHUV. Entrée libre mais inscription requise. www.chuv.ch/conferencedouleur

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