#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

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L’image a de quoi surprendre. Au milieu des prés verdoyants, un potager en permaculture côtoie des bâtiments ultramodernes, véritables concentrés de technologie. Après avoir intrépidement franchi, à vélo, les chemins cabossés longeant ce qui pourrait s’apparenter à un chantier géant entre la gare de Bulle et la zone industrielle de Planchy, nous voilà arrivés sur le site de l’entreprise pharmaceutique belge UCB, installée en terres gruériennes depuis désormais 25 ans. C’est là que la société produit ses médicaments contre les allergies, dont son «blockbuster», le Zyrtec, mais aussi ses traitements contre l’épilepsie, la maladie de Parkinson, ou encore les pathologies auto-immunes chroniques inflammatoires.

Le développement de l’entreprise est à l’image de l’expansion de la ville, dont la population a presque doublé entre 2000 et 2020. Celle-ci a en effet vu le nombre de ses employés passer de 45 à 550 depuis 1996, alors que plus de 600 millions de francs ont été investis dans la construction de nouvelles infrastructures. «Cette installation a permis au canton de Fribourg de prendre place sur la carte des cantons exportateurs de produits pharmaceutiques, s’enthousiasme Marie-France Roth Pasquier, députée fribourgeoise (Le Centre) au Conseil national. Cela a contribué à créer des emplois et donné du travail à de nombreuses entreprises suisses et cantonales. Et cela nous a aussi accessoirement apporté des impôts!»

Notre carnet de route: #LeTempsAVélo, de Bulle à Ecublens, via Fribourg et Berne

Eviter les dépendances

L’histoire dit que c’est le cadre idyllique et les terrains disponibles qui ont convaincu les dirigeants d’UCB de développer l’un de leurs deux principaux sites de production dans la région. Pour Nicolas Tièche, directeur du site d’UCB Bulle, la beauté du panorama n’explique qu’en partie ce choix: «On peut se demander pourquoi une entreprise décide de produire ses médicaments dans un des pays les plus chers du monde. Pour que cela ait du sens, il est nécessaire d’offrir une réelle valeur ajoutée. Ici, l’innovation ne vient pas seulement des médicaments produits, mais aussi de notre façon de travailler, très axée sur la digitalisation et la robotisation. Ces outils, s’ils ne remplaceront jamais totalement l’humain, nous permettent d’obtenir un très haut niveau de qualité et de diminuer les coûts.»

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A l’aune de la pandémie de Covid-19, qui a affecté la plupart des maillons de la chaîne d’approvisionnement biopharmaceutique mondiale, le choix de la proximité semble également, a posteriori, avoir été particulièrement judicieux. «Cette crise nous a montré à quel point le secteur pharmaceutique était dépendant de l’étranger, renchérit Nicolas Tièche. Que cela soit en raison de crises sanitaires, géopolitiques, d’événements naturels… on court toujours après le prochain risque, mais on ferait mieux de se focaliser sur les conséquences. De nombreuses compagnies pharmaceutiques réfléchissent aujourd’hui à rapatrier leurs chaînes de production en Europe et l’on s’attend à ce que la compétition soit plus importante dans les années à venir, notamment dans la recherche de personnel qualifié.»

Les médicaments produits à Bulle, qu’ils se présentent sous forme galénique ou injectable, permettent aujourd’hui de traiter annuellement près de 80 millions de patients souffrant d’allergies, 20 millions de personnes atteintes de troubles du système nerveux central, et 200 000 malades dans le domaine de l’immunologie, nouveau fer de lance de la société. Plus de 300 millions de francs ont ainsi été investis, au tournant des années 2010, afin de construire la première unité de production biotechnologique d’UCB, où est fabriqué, depuis 2015, le Cimzia, un médicament qui traite les maladies inflammatoires auto-immunes telles que la polyarthrite rhumatoïde, le psoriasis et la maladie de Crohn.

#LeTempsAVélo, épisode 32: Bulle, la ville qui a sauvé ses vieux bistrots

Fermentation bactérienne

A l’arrêt depuis la mi-septembre pour cause de travaux – dans le but d’ajouter, d’ici trois à quatre ans, un deuxième produit actuellement en phase d’étude clinique et destiné aux personnes souffrant de lupus, une maladie rhumatismale inflammatoire – l’usine se présente comme une des plus modernes d’Europe, avec ses 20 000 m² de surface au sol, ses trois bioréacteurs de production à grande échelle, sa centaine de cuves et ses quelque 20 kilomètres de tuyauterie. L’ensemble de ce dispositif permet de produire des fragments d’anticorps monoclonaux, à l’aide d’un procédé de fermentation bactérienne.

Ici, tout commence à partir d’un minuscule flacon congelé contenant 1 millilitre de bactéries E. coli modifiées génétiquement afin de pouvoir exprimer ce qu’on appelle une molécule d’intérêt. Une fois cette solution décongelée, on rentre dans le processus d’inoculation, où l’on nourrit les bactéries afin qu’elles se reproduisent en grande quantité. La culture est ensuite transférée dans des contenants de plus en plus importants, jusqu’à des cuves de 15 000 litres. La deuxième étape consiste à modifier le métabolisme des bactéries, afin qu’elles libèrent la molécule d’intérêt, avant que ne débute le processus de purification. A l’issue de ce procédé, la solution obtenue est mise en bouteille et stockée à -70°C, avant d’être envoyée à l’étranger pour être conditionnée dans des dispositifs d’injection.

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Egalement aérostier émérite, Nicolas Tièche analyse où le vent pourrait porter l’entreprise dans les prochaines années: «La société a pris de gros virages depuis sa création, en passant de la chimie industrielle des plastiques à la chimie fine, puis à la pharmaceutique et enfin à la biotechnologie. Il y a désormais une réelle volonté de se diriger vers la thérapie génique, grâce à laquelle on peut envisager de guérir les malades à l’aide d’une seule injection. Il s’agit, on le comprend, d’un tabou économique pour de nombreuses entreprises pharmaceutiques, mais de nombreux patients attendent avidement ce type de traitement.»