Jonathan Rothberg est un scien­tifique millionnaire. Après avoir inventé des machines à séquencer l’ADN, il lance maintenant le «Projet Einstein». Les génomes de 400 génies des mathématiques seront séquencés afin de trouver les variations génétiques à l’origine de leur capacité intellectuelle hors norme. Nous ne savons pas si ces gènes existent et, le cas échéant, combien ils sont, tout comme nous ignorons d’ailleurs si l’intelligence au sens large a des bases génétiques. Mais on peut le faire et cela coûte cher, alors allons-y et on verra bien.

Cette annonce inquiète car la découverte de telles variations génétiques permettrait de sélectionner des chérubins forts en maths, pour autant que l’on choisisse attentivement les génomes des futurs parents. En effet, la sélection d’un tel caractère serait possible par des croisements dirigés, comme le firent nos ancêtres pour les vaches laitières ou les dobermans. Bientôt, lorsque chacun disposera de sa séquence génomique, on lira sur les réseaux sociaux: «Génie des maths ADN-certifié cherche génie des maths ADN-certifiée pour faire génies des maths au carré. J’aime intégrales curvilignes et conjecture de Poincaré. Débiles niveau équation différentielle deuxième degré s’abstenir. Envoyer profil ADN.»

Ce communautarisme génétique sera l’un des prix à payer pour les bénéfices extraordinaires que ces technologies vont nous apporter. Mais que se passera-t-il lorsque l’adéquation génétique ne correspondra pas au coup de foudre ou vice versa? Lorsque Madame ayant trouvé sur Internet le parfait ADN-géniteur pour coproduire un Prix Nobel de littérature réalisera que ces chromosomes chéris sont livrés avec un mâle de 140 kg au QI d’huître et sentant l’ail?

Et puis, disons-le, l’inquiétude générale soulevée par ce Projet Einstein est accentuée par l’idée pas forcément folichonne de vivre dans une société remplie de génies des maths (sauf le respect que je dois à mes collègues). Le problème serait-il donc davantage dans le choix de cette particularité plutôt que dans le principe lui-même? Car, pourquoi pas 400 génies en choucroute garnie, en lancer de nains, en musique militaire? Question de temps et de priorité, nous répondra M. Rothberg et il aura sans doute raison car ces associations génétiques seront le passe-temps favori de la nouvelle génération. Nous regardions notre nombril, nos enfants se regardent sur la Toile, nos petits-enfants regarderont leurs chromosomes.

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Il est probablement trop tard pour séquencer l’ADN des 400 plus grands poètes maudits. Lou Reed vient de les rejoindre et aucune exhumation n’est prévue pour l’instant. Artaud, Lautréamont, Gainsbourg et les autres; ils étaient comment leurs parents? Jonathan Rothberg, take a walk on the wild side.

* Généticien à l’EPFL et à l’Unige