A cette altitude, 3500 mètres, les neiges sont éternelles et l’air commence à manquer. Et pourtant, le pic du Sphinx attire les foules. Situé sur la crête du Jungfraujoch, entre le Mönch et la Jungfrau, deux des plus hauts sommets de l’Oberland bernois, il grouille de touristes ­indiens, chinois et japonais venus admirer le paysage de roche et de glace. Mais l’endroit n’est pas connu pour sa vue seulement. Il l’est aussi pour son centre de recherche, le plus haut d’Europe et l’un des plus élevés du monde: un observatoire qui célèbre en 2012 ses 75 ans.

La station doit à sa situation d’échapper à la pollution locale, ce qui lui permet de mesurer des changements d’atmosphère plus représentatifs au niveau global. Elle lui doit aussi d’enregistrer des données originales dans différents domaines. «Les aérosols n’ont pas la même concentration et le rayonnement solaire change d’une altitude à l’autre, rappelle Laurent Vuilleumier, responsable des mesures de rayonnement à MétéoSuisse. Et puis, le Jungfraujoch se trouve souvent dans les nuages, ce qui permet d’étudier de tout près comment se forment leurs gouttes.»

Le pic du Sphinx est lui-même particulièrement favorable à la recherche. Plus élevé que le creux du Jungfraujoch, il permet aux scientifiques de profiter plus longtemps du soleil. Equipé, surtout, d’un chemin de fer, il est d’un accès très aisé depuis la plaine, ce qui signifie qu’on peut y monter sans peine tout le matériel que l’on veut. Pratique et utile. Laurent Vuilleumier se félicite qu’un grand nombre d’appareils y fonctionnent aujourd’hui simultanément: «Plus nous pouvons combiner des données, plus nous pouvons tirer des conclusions.»

L’altitude a aussi ses inconvénients bien entendu. Le Sphinx subit régulièrement des vents très violents et des températures très basses. Résultat: les chercheurs doivent rivaliser d’astuces pour protéger leurs instruments. Si la plupart d’entre eux y parviennent sans trop de mal et peuvent récolter en plaine les mesures prises en montagnes, certains sont contraints de ­vivre en station.

C’est le cas du Groupe infrarouge de physique atmosphérique et solaire de l’Université de Liège, qui analyse en continu la composition chimique de l’atmosphère dans le but d’enregistrer les effets de deux grands accords internationaux: le Protocole de Montréal (sur les substances affaiblissant la couche d’ozone) et le Protocole de Kyoto (sur les gaz à effet de serre). Ses membres possèdent des appareils si sensibles qu’ils se sentent obligés de les contrôler en permanence. Olivier Flock, programmeur, assume un tour de garde de deux semaines. Et reconnaît la difficulté: il lui est arrivé de passer quinze jours sur le Sphinx sans récolter la moindre donnée en raison de la nébulosité. Et ce printemps, cela se présente à peine mieux.

La station a des parrains prestigieux. Elle est gérée, avec sa petite sœur du Gornergrat, par une fondation internationale, où l’Académie suisse des sciences naturelles et l’Université de Berne côtoient la Royal Society (britannique) et l’Institut Max-Planck (de Munich). Au fil des ans, elle a intégré de nombreux programmes nationaux et internationaux de recherche comme le Réseau de détection des modifications dans la composition de l’atmosphère (NDACC) et la Veille de l’atmosphère globale (GAW) de l’Organisation météorologique mondiale (OMM).

La vocation scientifique du lieu a sensiblement évolué depuis 75 ans. «Les premiers scientifiques à y monter pratiquaient l’astronomie, la glaciologie et la médecine, explique Markus Leuenberger, directeur des Stations de recherche de haute altitude du Jungfraujoch et du Gornergrat (HFSJG). Aujourd’hui, ­l’astronomie a déménagé sous d’autres cieux et 80% des observations concernent l’environnement, tout particulièrement le climat.»

Durant ces années, la station a apporté des contributions remarquables à certaines disciplines. Elle s’enorgueillit par exemple d’avoir alimenté en données deux Prix Nobel de physique, les Britanniques Patrick Maynard Stuart Blackett et Cecil Frank Powell, deux experts en rayons cosmiques récompensés respectivement en 1948 et 1950. Plus récemment, l’an dernier, elle a permis au Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (Empa) de démontrer que l’Italie émettait des quantités bien plus importantes de trifluorométhane, un gaz à effet de serre, qu’elle ne voulait bien l’admettre.

L’attrait de la station pour la communauté scientifique ne se dément pas. En 2011, les installations ont été utilisées par 28 équipes dans le cadre d’une quarantaine de projets de recherche. Et, à en croire Markus Leuenberger, elles seraient même débordées: «Nous avons dû refuser des postulants faute de place pour disposer leurs appareils. Nous ne sommes ainsi pas sûrs de pouvoir accueillir une importante infrastructure de recherche sur les flux de gaz à effet de serre en Europe, l’Integrated Carbon Observation System (ICOS). Ce serait vraiment dommage!»

Au même instant, Moscou projette de construire une station de haute altitude dans le Caucase. Une délégation russe est montée au Sphinx il y a quelques jours dans l’idée de s’inspirer de son modèle.

«Nous avons dû refuser des projets faute de place pour les appareils»