Addiction

Accros au sucre

Une dépendance au sucre existerait, selon des études. Elle jouerait un rôle dans le développement de l’obésité

«Je suis attirée par les sucreries comme une mouche par la lumière. Cela blesse mon estime personnelle.» «C’est comme une drogue. Ce qui me satisfaisait avant n’a plus d’effet maintenant. Je suis devenue immunisée à certains aliments.» Ces deux témoignages sont issus d’un site internet américain sur lequel les adolescents sont invités à partager de manière anonyme leurs difficultés avec la nourriture.

Aux yeux du pédiatre américain qui les a étudiés pour la revue Eating Disorders , ils prouvent que certains adolescents souffrent d’une dépendance à la nourriture, et en particulier aux produits riches en sucre. L’existence de cette forme d’addiction, encore méconnue il y a une dizaine d’années, est désormais corroborée par de nombreuses études scientifiques, à la fois comportementales et neurologiques. Elle soulève la question du rôle que joue le sucre dans l’épidémie actuelle d’obésité.

L’être humain est attiré par le goût sucré dès le début de son existence: les bébés, quand ils mangent du sucre, présentent des mimiques faciales caractéristiques du contentement. Perçu au niveau des papilles gustatives, le goût sucré entraîne immédiatement après consommation des modifications de l’activité cérébrale, au niveau des circuits de neurones impliqués dans la récompense et la motivation, qui sont aussi la cible… des drogues.

Ainsi, la consommation de sucre provoque un accroissement de l’activité des neurones dits «dopaminergiques», qui sont également activés par la prise de drogue. Des études en neuro-imagerie ont en outre montré que le goût sucré activait le cortex orbitofrontal, une zone située en avant du cerveau, dont l’activité augmente avec la consommation de cocaïne chez les personnes dépendantes.

Le fait que le sucre représente pour nous une source de satisfaction, et que nous cherchions à nous en procurer, n’est pas en soi surprenant: «D’un point de vue évolutif, il est logique que les mammifères aient appris à aimer le goût sucré, car il est associé à une forte richesse énergétique, explique le neurobiologiste Benjamin Boutrel, responsable de l’Unité de recherche sur les troubles addictifs du CHUV. Des travaux indiquent cependant que cette attirance pour le sucre peut s’emballer et devenir pathologique.»

Des études menées chez les animaux ont confirmé qu’une consommation excessive de sucre pouvait entraîner des symptômes typiques de la dépendance. Ainsi, si on prive de sucre des rats qui ont été habitués à en consommer de grandes quantités pendant plusieurs semaines, ces animaux vont souffrir d’un état de manque, caractérisé par de l’anxiété. Plus impressionnant encore, l’équipe de recherche de Benjamin Boutrel a montré que des rats habitués à consommer un aliment riche en sucre et parfumé au chocolat acceptaient d’endurer des décharges électriques pour s’en procurer. Les spécialistes soupçonnent d’ailleurs le chocolat d’être particulièrement addictif, en raison de sa haute teneur en sucre mais aussi en matières grasses, également très attirantes car riches en énergie.

Le potentiel addictif du sucre semble donc avéré chez l’animal. Mais à quel point est-il puissant? Pour le savoir, des chercheurs français ont conçu une expérience dans laquelle des rats avaient le choix entre boire de l’eau sucrée ou prendre une dose intraveineuse de cocaïne.

De façon surprenante, 9 rats sur 10 ont préféré consommer de l’eau sucrée. «Cette préférence se maintenait même chez les rats déjà sensibilisés aux effets de la cocaïne», précise le neurobiologiste Serge Ahmed, de l’Université de Bordeaux, en France, qui est à l’origine de cette étude publiée en 2007 dans la revue PLoS One. L’attraction du sucre pourrait donc être supérieure à celle de certaines drogues dites dures…

Si la dépendance au sucre est relativement facile à mettre en évidence chez les animaux, elle est par contre plus subtile à diagnostiquer chez l’être humain. La complexité de notre alimentation fait qu’il est difficile d’établir un lien entre un comportement et telle ou telle nourriture consommée.

C’est pourquoi la psychologue américaine Ashley Gearhardt, de l’Université de Yale, a choisi de s’intéresser aux comportements alimentaires en général. Elle a conçu un questionnaire en 27 points, intitulé «échelle d’addiction alimentaire», qui permet aux personnes qui le remplissent d’évaluer leur dépendance à la nourriture. Selon cette approche, une personne est considérée comme accro à l’alimentation dès lors qu’elle combine un certain nombre de comportements typiques de l’addiction: par exemple, le fait de devoir consommer toujours plus d’une substance pour être satisfait, et de vouloir arrêter cette consommation, sans y parvenir.

En 2009, Ashley Gearhardt a fait passer son questionnaire à 600 étudiants. Résultat: selon ses critères, 12% d’entre eux étaient accros à la nourriture. Sans surprise, les aliments qui posaient le plus de problèmes aux personnes interrogées étaient les glaces et les cookies, loin devant les chips, et bien plus loin encore devant… les brocolis.

Récemment, une étude menée en Allemagne avec la même méthodologie, par un groupe différent, a abouti à une évaluation similaire de la prévalence de la dépendance à la nourriture, autour de 10%.

Un autre travail, publié l’année dernière dans la revue Appetite, a quant à lui confirmé une observation déjà faite dans l’étude américaine: l’addiction à l’alimentation semble plus fréquente chez les personnes obèses. 30% d’entre elles seraient concernées. L’addiction aux produits gras et sucrés serait-elle une des causes de l’obésité? «Tous les obèses ne sont pas addicts à l’alimentation, et les personnes accros au sucre ne sont pas toutes en surpoids», nuance Benjamin Boutrel, pour qui il doit exister chez certaines personnes une vulnérabilité à l’addiction à la nourriture, dont l’origine reste à élucider.

La consommation moyenne de sucre en Europe se situe aujour­d’hui autour de 110 grammes par personne et par jour, un chiffre en augmentation d’environ 15% au cours des 20 dernières années. La faute à la démocratisation d’un régime «à l’américaine», mais aussi à l’habitude prise par l’industrie agroalimentaire de rajouter du sucre dans des aliments qui n’en contiennent pas normalement, afin d’en améliorer le goût. «La disponibilité plus importante du sucre et l’absence de limites à sa consommation font que les personnes vulnérables ont de plus grandes chances de devenir addicts», estime Serge Ahmed. Les effets sont alors lourds pour ces personnes, qui souffrent à la fois physiquement et psychiquement de leur dépendance.

Les aliments qui posaient le plus de problèmes étaient les glaces et les cookies, loin devant les brocolis

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