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Accusé de viol aux Etats-Unis, un prestigieux professeur enseignera bientôt à l’EPFL

Trois femmes accusent de viol, d’agression ou de harcèlement l’éminent critique littéraire et spécialiste des humanités numériques Franco Moretti. Ce dernier, qui réfute ces faits, a récemment déménagé en Suisse et enseignera à l’EPFL en 2018

L’affaire Weinstein fut un déclic. Comme pour de nombreuses autres femmes, la lame de fond engendrée par le scandale a poussé Kimberly Latta à parler à son tour. Le 5 novembre, cette Américaine a publié un message sur Facebook dans lequel elle raconte avoir été «opprimée, harcelée et violée» en 1984-1985 par son professeur d’université d’alors, Franco Moretti, éminent critique littéraire et spécialiste des humanités numériques. 

Un premier témoignage rapidement rejoint par d’autres. L’affaire, telle une tache d’encre, s’est étendue à plusieurs prestigieux campus américains: Berkeley, Stanford, Johns Hopkins… et même jusqu’à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Récemment retraité de Stanford, Franco Moretti a en effet depuis peu rejoint la Suisse pour enseigner à l’école lausannoise.

Le message Facebook de Kimberly Latta est une copie d’une lettre qu’elle a envoyée le même jour à l’administration de l’Université Stanford, où Franco Moretti enseignait encore jusqu’à récemment. Elle a également publié sur son site un article dans lequel elle donne quelques détails sur un viol survenu dans son appartement d’Oakland, dans la baie de San Francisco, ainsi que sur un autre qui se serait déroulé chez le professeur.

Un prof «cool et branché»

A l’époque, Franco Moretti, par ailleurs frère du réalisateur Nanni Moretti (Palme d'or à Cannes en 2001), était professeur invité à l’Université de Berkeley. Il venait de l’Université de Vérone en Italie, où il enseignait la littérature comparée. C’est là qu’il rencontra Kimberly Latta, l’une de ses étudiantes alors âgée de 25 ans. La jeune femme admirait cet universitaire qu’elle trouvait «cool et branché», et dont l’expertise littéraire aiguisait son ambition professionnelle.

De fil en aiguille, une troublante idylle se noue entre les deux protagonistes. «Il me disait que j’étais belle comme Mathilde dans Le Rouge et le Noir – ce qui n’était pas un compliment à proprement parler», se souvient Kimberly Latta. Le professeur lui assure avoir clamé au grand jour son amour pour elle au sein du département d’anglais de Berkeley. Il l’invite à des dîners mondains auxquels participent les universitaires qu’elle admire. Mais les choses se compliquent rapidement, explique-t-elle. Un soir, «entre les murs sombres de [mon] appartement, il [me] pousse sur le futon, tout allait trop vite, trop loin. Je me souviens de lui avoir dit «non», «je ne veux pas faire ça», «je ne veux pas». Il [me] répond: «Oh, vous, les Américaines, quand vous dites non, vous voulez dire oui.»

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Tétanisée, la jeune femme dit n’avoir pas osé se rebeller contre celui qui peut briser sa carrière embryonnaire d’un seul claquement de doigts. Elle poursuit son récit: «Je me souviens d’une autre fois où il m’a poussée contre le mur de son appartement. Il y faisait sombre; la lumière du soleil brillait dehors. Je n’ai pas protesté lorsqu’il m’a déshabillée. Je restais immobile, l’ai laissé faire, ainsi que ce qui arriva ensuite. J’étais une poupée, un pantin, un objet. Je me disais: «C’est un cauchemar, ce n’est pas la réalité.» Je m’absentais de ma chair, de moi-même. […] Je me sentais comme morte, complètement seule, séparée, aliénée, laissée à la dérive, privée d’attention, d’intérêt, d’amour, de vie.»

Kimberly Latta se dit aujourd’hui traumatisée et explique avoir dû arrêter ses études cette année-là. Elle est depuis devenue psychothérapeute et écrit des livres.

Lâcher son chien

Par ricochet, deux autres témoignages recueillis par le Stanford Daily sont venus alourdir cette affaire.

Le premier vient de Jane Penner, une Américaine qui dit avoir rencontré Franco Moretti lors d’un séminaire d’été au Dartmouth College en 1995, alors qu’elle était encore étudiante. A la fin d’une soirée organisée dans la maison qu’elle occupait, elle raconte avoir dû lâcher son chien sur le critique littéraire qui se montrait visiblement trop insistant et refusait de quitter les lieux.

Deux ans plus tard, c’est une autre étudiante, qui a préféré rester anonyme, qui aurait subi des attouchements de la part du même Franco Moretti, alors de passage à l’Université Johns Hopkins à Baltimore.

De son côté, Franco Moretti nie en bloc toutes ces accusations. Contacté par Le Temps, le professeur reconnaît dans un e-mail avoir rencontré et s’être engagé «dans une brève relation consentie avec Madame Latta lorsqu'[ils étaient] tous deux à Berkeley il y a 32 ans, [mais] sans jamais avoir sciemment eu de comportement inapproprié ou non désiré dans [leurs] interactions».

Il précise en outre «avoir appris la nouvelle dans les médias» et se dit «choqué et consterné par ce qui a été dit à [son] encontre» et se réserve l’éventualité de «prendre les mesures nécessaires pour [se] défendre vigoureusement par les moyens appropriés».

Aucune plainte n’a été déposée concernant l’une de ces trois affaires. Et l’arrivée de Franco Moretti en Suisse n’a a priori aucun lien avec les accusations qui pèsent sur lui. Le 30 octobre 2017, soit quelques jours avant que n’éclate l’affaire, le New York Times publiait un portrait flatteur du chercheur dans lequel on apprenait déjà que celui-ci avait «récemment déménagé en Suisse».

Aucune plainte déposée

Que dit la haute école lausannoise? «Franco Moretti a été engagé à l’EPFL depuis 2015, en tant que chargé de cours. A ce jour, il n’a toutefois encore jamais enseigné. […] Il est désormais engagé en CDD comme «senior advisor» à la Direction du CDH [Collège des humanités, ndlr] depuis le 1er octobre 2016. Il n’enseigne pas au semestre d’automne 2017 mais le fera au premier semestre 2018 dans le cadre du master en humanités digitales», a précisé dans un e-mail Corinne Feuz, rédactrice en chef de la cellule Mediacom de l’EPFL, qui précise: «Il n’y a aujourd’hui aucune plainte de quelque ordre que ce soit contre [Franco Moretti] à l’EPFL.»

Reste l’éternelle question, qui revient dans nombre de commentaires dans les médias américains: pourquoi en parler aujourd’hui, plus de trente ans après les faits supposés? «J’ai été inspirée par toutes les femmes qui ont parlé de Harvey Weinstein. Les gens les croient. Peut-être me croiront-ils, moi aussi», a expliqué Kimberly Latta au journal new-yorkais. Franco Moretti «m’a contrainte au silence en menaçant de ruiner ma carrière si je parlais de ce qu’il avait fait. L’Université de Californie à Berkeley m’a également fait taire en refusant de montrer quelque inquiétude envers moi et en me décourageant de formellement porter plainte», a-t-elle en outre précisé au Temps (un point toutefois contredit par la personne ayant reçu la jeune femme à l’époque).

«L’affaire Moretti» demeure néanmoins révélatrice du malaise qui pèse sur les femmes dans les milieux académiques, où les débuts de carrière reposent en grande partie sur le mentorat et la cooptation. Dans ce contexte, entrer en conflit avec son directeur de laboratoire revient souvent à un suicide professionnel.

Sur son blog, le chercheur Cameron Blevins, qui a travaillé avec Franco Moretti par le passé, le confirme: «Bien que ma relation avec Franco Moretti demeure superficielle, elle a néanmoins été bénéfique pour ma carrière. Mon affiliation à son laboratoire m’a permis de participer à des recherches passionnantes, d’en parler lors de conférences ou d’entretiens d’embauche, et de rencontrer des personnes influentes dans notre champ d’étude. […] Il est évident que le pouvoir exercé par les hommes peut condamner les victimes au silence.»

Pour éviter ce genre de piège, certaines universités ont mis en place divers garde-fous. L’EPFL a par exemple créé une école doctorale, qui sélectionne collégialement un directeur de thèse pour les candidats, justement pour éviter des relations qu’on estimerait problématiques. Mais les récents scandales qui font surface dans le milieu académique laissent entendre qu’il faudra en faire beaucoup plus pour éradiquer le problème.

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