«Deux gardes à cheval vont aller vers l’est de la réserve pour repérer les rhinos. Les autres vont relever les pièges à l’ouest: c’est vendredi, veille des barbecues du week-end.» Ventre rebondi et visage joufflu, Tim Higgs, un ancien militaire, dirige la lutte contre le braconnage dans la réserve de Dinokeng. Ce parc semi-privé de 19 000 hectares, proche de Pretoria, héberge les Big 5: éléphants, lions, léopards, rhinocéros et buffles.

Pendant deux mois, il a fermé ses portes, confinement oblige. Le 2 juin, les «safaris» en voiture ont repris, mais seulement pour les visiteurs de la même province. Alors que le coronavirus (159 333 infections, 2749 morts au 3 juillet) ne devrait atteindre son pic qu’au mois d’août, la relance du tourisme dans tout le pays n’interviendra, sans doute, pas avant septembre. Les touristes internationaux, eux, devront peut-être attendre l’an prochain.

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A Dinokeng, le braconnage a augmenté de plus de 30% depuis le début du confinement, le 27 mars. «Les deux premières semaines ont été intenses, raconte Higgs. Les braconniers pensaient avoir la voie libre. Très peu chassent parce qu’ils ont faim. La plupart sont des criminels, qui alimentent le marché local de la viande de brousse, appréciée par les migrants du Zimbabwe, du Malawi et du Nigeria. Ils ont aussi volé dans les lodges, fermés depuis fin mars.»

Tête de gnou et intestins de lion

Les cinq gardes longent la bordure ouest de la réserve. Au-dessus d’un mur, on peut voir les toits d’Hammanskraal, un township de 100 000 habitants. «La communauté locale a insisté pour qu’on remplace 7 km de clôture électrique par ce mur. Les braconniers n’ont plus qu’à sauter au-dessus, tempête Higgs. On devrait électrifier le haut du mur, mais l’argent manque. Il n’y a pas eu de rentrées pendant deux mois.» Entre eux, les hommes parlent la langue à clics des Sans: «Ce sont tous des bushmen, explique Higgs. Ce sont d’excellents pisteurs qui n’ont pas peur des animaux.» Surtout lorsqu’ils tombent nez à nez avec l’un des 22 éléphants de la réserve.

La radio de Higgs crépite. Le chien de la patrouille a reniflé une trace humaine jusqu’à un bosquet d’arbres: des lassos en câble sont tendus entre les branches. D’habitude, ils se referment sur le cou des animaux et les étouffent. Mais pas toujours. La tête d’un gnou ensanglantée est encore accrochée à un piège. «Il a été attrapé par les cornes et il a tourné en vain autour de l’arbre, explique le chef des rangers. Quand les braconniers trouvent une bête vivante, ils coupent les tendons à l’arrière des jambes pour la faire tomber, avant de la dépecer. La tête était trop lourde à transporter.»

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Les victimes sont le plus souvent des antilopes, parfois une girafe ou un éléphant, qui y laisse un bout de trompe. En mars, le cadavre d’un lion a été retrouvé, sans ses pattes, sa tête et ses intestins, utilisés pour faire des gris-gris.

Difficile lutte

Les pisteurs n’ont pas le droit d’aller boire un coup au township du coin. «Les gens pourraient nous attaquer, confie Frannie Kajtorro, dont la famille habite à Kimberley, à une journée de bus. Ils pensent que les jobs du parc devraient leur être réservés.» Les relations avec la communauté locale sont compliquées.

«Les managers blancs de Dinokeng ont distribué 600 colis alimentaires pendant le confinement, sans nous consulter», enrage Bull Hlupo, un mécanicien qui préside l’association des riverains du parc. Selon ce membre de l’ANC, qui roule en grosse berline, la lutte contre le braconnage est aussi freinée par le manque d’entrain de la police locale et la faiblesse des poursuites: les braconniers s’en sortent avec une mise en garde ou une simple amende.

Une nuit, les tueurs, surpris par nos rangers, ont jeté une hache suédoise, qui coûte plus de 350 francs. C’étaient des professionnels.

David Boshoff, directeur de la réserve de Dinokeng

«C’est plus facile de respecter les animaux si on les connaît», constate David Boshoff, le directeur de la réserve. Les crânes des Big 5, accrochés dans son bureau, servent à sensibiliser les enfants du coin. Mais le coronavirus a mis fin aux programmes éducatifs et Boshoff passe désormais son temps à chercher des fonds pour payer ses 60 employés.

Il est inquiet pour ses rhinocéros, dont le nombre exact est tenu secret. En avril, seulement 14 rhinos ont été tués dans tout le pays, contre 46 en mars: à la suite de la fermeture des frontières, les cornes ne peuvent plus partir en Chine. «Mais nous avons subi deux incursions. Une nuit, les tueurs, surpris par nos rangers, ont jeté une hache suédoise, qui coûte plus de 350 francs. C’étaient des professionnels. On ne peut pas baisser la garde, même si nos rentrées ont chuté. On survit grâce à des dons et des emprunts.»

Réouverture partielle

Le 17 juin, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a annoncé une réouverture prochaine des restaurants et hôtels. «Même si les gens ne peuvent toujours pas sortir de leur province, on va rouvrir une partie du lodge, se félicite Marina Toerien, propriétaire du lodge de Mongena, le plus luxueux parmi les 90 établissements de Dinokeng. Le secteur du tourisme emploie 1,5 million de personnes dans le pays et a contribué pour 8,6% à son produit intérieur brut en 2018, selon le Conseil mondial du voyage et du tourisme. Une réouverture du secteur était donc urgente.

«L’an dernier, 60% de nos clients sont venus d’Europe. On espère compenser une partie des pertes grâce aux visiteurs de Johannesburg et Pretoria, explique Toerien sur le ponton du restaurant du lodge, qui surplombe un étang qui attire des crocos et des hippos. Pour les réserves d’animaux situées dans des coins reculés, l’avenir est beaucoup plus sombre.»