Controverse

Des agences européennes sous le feu des critiques sur le dossier du Roundup

Deux analyses portent un coup aux évaluations par les agences européennes de l’herbicide controversé. La substance est-elle cancérogène? L’opacité des études complique l’analyse

Etudes falsifiées, scientifiques corrompus, institutions européennes dupées: les derniers rebondissements dans le dossier glyphosate ont tous les ingrédients d’un thriller. Alors que le pesticide le plus répandu au monde et l’un des plus controversés passait son examen en vue d’une prolongation d’autorisation dans l’Union européenne, deux analyses externes viennent mettre en cause les expertises qui servaient de base à la décision.

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Les accusations sont graves, autant pour les fabricants de produits contenant du glyphosate ou ses dérivés – le géant agrochimique américain Monsanto et son herbicide Roundup en premier – que pour les instances européennes chargées d’évaluer les études sur la dangerosité de la substance. Indépendamment l’une de l’autre, ces analyses pointent du doigt de sérieux manquements dans l’expertise européenne et des erreurs d’évaluation qui ont permis de conclure que le glyphosate n’était ni cancérogène ni génotoxique.

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Scepticisme général

Des soupçons subsistent, surtout depuis que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le glyphosate cancérogène probable pour l’homme en 2015. Les divergences entre cette étude et les rapports de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) – qui ont blanchi la substance en 2016 et 2017 – ont renforcé le scepticisme général.

L’évaluation se complique par le fait que, selon la procédure en vigueur, les études prises en compte sont soumises par les industriels. Seule une infime partie est publiée dans la littérature scientifique. Ce qui limite toute tentative d’une réévaluation indépendante par les pairs. Des 185 études examinées par les agences européennes, 82 sont tenues secrètes.

Une évaluation peu scientifique

«Le processus actuel est dysfonctionnel car il n’y a pas d’évaluation scientifique digne de ce nom, regrette Martin Pigeon, chercheur au Corporate Europe Observatory (CEO), une ONG bruxelloise. Ces études industrielles sont accessibles aux seuls experts des agences chargées de l’évaluation. On est obligé de se baser sur leurs conclusions.» Or, ce sont justement ces conclusions qui ont été remises en cause au début de la semaine par le toxicologue américain de renom Christopher Portier, ancien directeur de plusieurs institutions de recherche aux Etats-Unis. L’expert a pu consulter 82 études en question auxquelles le CEO et un groupe d’eurodéputés avaient obtenu l'accès après maintes péripéties. Il y a repéré plusieurs défauts susceptibles d’ébranler les considérations des agences européennes et la confiance dans leur rigueur scientifique.

Le chercheur indique avoir trouvé «huit cas d’augmentation d’incidence de tumeurs» qui n’ont pas été mentionnés dans les évaluations des agences européennes. Certaines d’entre elles ont par ailleurs «été identifiées par d’autres études». Cela montre que les évaluations «ont des lacunes scientifiques» et «toute décision basée sur leurs conclusions ne remplira pas la mission de protection de la santé publique». Le chercheur américain demande donc d’attendre avant de prolonger l’autorisation du glyphosate en Europe, constatant ce qui ressemble à un échec des agences à vérifier «soigneusement» les données industrielles.

Une confiance aveugle envers l’industrie

Christopher Portier explique au Temps que «les agences européennes se fient à l’interprétation par l’industrie de ses propres études et ne vont jamais consulter les données brutes pour vérifier si les fabricants n’ont pas commis d’erreurs».

Une critique partagée par l’ONG autrichienne Global 2000 qui a publié un rapport accablant sur l’évaluation du glyphosate. «Si les autorités européennes faisaient davantage confiance aux études indépendantes plutôt qu’aux études des producteurs, la prolongation de l’autorisation du glyphosate serait sérieusement compromise», y écrit le toxicologue allemand Peter Clausing. Selon son enquête, plusieurs publications blanchissant le glyphosate ont été sponsorisées par les producteurs de l’herbicide. Il met en lumière certaines «astuces» utilisées pour manipuler des données scientifiques et dénonce aussi des conflits d’intérêts au sein des institutions européennes et la connivence de certains chercheurs avec les fabricants du produit, en s’appuyant entre autres sur les révélations des «Monsanto papers». Ces documents internes de la compagnie ont été publiés dans le cadre d’une procédure judiciaire entamée aux Etats-Unis contre Monsanto par des agriculteurs touchés par un cancer du système lymphatique.

Vers plus de transparence

L’étau est-il en train de se resserrer autour du glyphosate? L’Autorité européenne de sécurité des aliments n’a pas encore répondu aux sollicitations du Temps. Mais elle a déclaré au Monde que «ce qui peut désormais changer, c’est l’évolution de la jurisprudence concernant la marge de manœuvre des experts et la transparence des données». Jeudi, quatre eurodéputés verts ont annoncé avoir saisi la Cour de justice de l’Union européenne pour demander d’autoriser l’accès public à toutes les études prises en compte dans l’évaluation du glyphosate.

«Nous espérons que cette procédure aboutira in fine à une jurisprudence emblématique, qui à l’avenir incitera les agences européennes à privilégier la transparence au secret commercial dès qu’il s’agira d’évaluer scientifiquement des substances potentiellement néfastes pour la santé et l’environnement, a déclaré la députée verte Michèle Rivasi. Nous ne lâcherons pas.» La prochaine bataille se déroulera à Bruxelles mi-juin, lors d’un débat parlementaire.

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