médecine

Les agriculteurs suisses malades de leurs pesticides

Les travailleurs agricoles risquent davantage de souffrir de maladies neurologiques et de cancers que le reste de la population. Mais ces pathologies professionnelles sont mal recensées et rarement reconnues en Suisse

Les agriculteurs sont en première ligne face aux risques des pesticides. Exposés de manière directe et répétée à ces produits, ils sont davantage susceptibles de développer certaines pathologies que le reste de la population. Cette problématique préoccupe le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), qui a chargé l’Institut universitaire romand de santé au travail (IST) de se pencher sur la question. Cet état des lieux, qui fera prochainement l’objet d’une publication scientifique, révèle d’importantes lacunes dans le système suisse de vigilance toxicologique.

Que ce soit en préparant les produits, lors de leur épandage, ou durant des activités dans les parcelles traitées, les travailleurs agricoles entrent régulièrement en contact avec des pesticides, au niveau de la peau surtout, mais aussi par inhalation, ce qui n’est pas sans conséquences pour leur santé. «Cette exposition peut entraîner des intoxications aiguës lors d’accidents ou de mauvaises manipulations mais aussi des effets à plus long terme sur la santé, y compris avec de faibles doses de produits», prévient Aurélie Berthet, toxicologue à l’IST.

Cancers et maladie de Parkinson

Selon une expertise collective publiée en 2013 par l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale (Inserm), l’exposition professionnelle aux pesticides augmente notamment le risque de souffrir de pathologies neurologiques comme la maladie de Parkinson, mais aussi de certains cancers, comme celui de la prostate et du système lymphatique (lymphomes). «Les enfants des agriculteurs, exposés in utero ou pendant la petite enfance, sont aussi plus souvent atteints de cancers que les autres», complète Halshka Graczyk, épidémiologiste à l’IST.

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Problème: si cette menace est connue d’un point de vue statistique, il est en revanche beaucoup plus difficile d’établir un lien entre l’exposition aux pesticides et la survenue d’une maladie chez un individu en particulier. De fait, ce lien est très rarement établi en Suisse. «Selon nos recherches, moins de dix personnes sont venues consulter un médecin de l’IST pour un problème de santé lié aux pesticides depuis 1993, révèle Halshka Graczyk. Ce chiffre est probablement très en dessous du nombre réel d’agriculteurs touchés. Il montre que le suivi médical actuel n’est pas approprié.»

Il est très difficile de se faire une idée du nombre d’agriculteurs touchés par des pathologies liées aux pesticides en Suisse

Halshka Graczyk, Institut universitaire romand de santé au travail

Les experts pointent plusieurs difficultés. D’abord, les agriculteurs eux-mêmes n’ont pas forcément le réflexe de se tourner vers le médecin, par manque de temps et de moyens, ou par méconnaissance du risque. «Les agriculteurs sont de plus en plus sensibilisés aux risques des pesticides, mais ils ne disposent pas toujours d’alternatives. Quant au matériel de protection, il n’est pas assez confortable, ce qui en rend l’usage contraignant», indique Etienne Junod du Service de prévention des accidents dans l’agriculture (SPAA), une fondation privée qui a collaboré au travail de l’IST.

Autre problème, «les médecins traitants ne prennent pas assez en considération la profession de leurs patients et ne les transfèrent que rarement vers la médecine du travail», déplore Halshka Graczyk. La liste de maladies professionnelles reconnues en Suisse est par ailleurs très courte. Alors qu’en France, les agriculteurs peuvent faire reconnaître une maladie d’Alzheimer ou de Parkinson comme étant d’origine professionnelle, ce qui ouvre le droit à des compensations financières. Enfin, les travailleurs agricoles suisses dépendent de diverses mutuelles, ce qui complique l’accès à leurs données de santé.

Manque de données fiables

Une autre lacune concerne le manque de données sur l’exposition des professionnels aux produits phytosanitaires. Environ 2000 tonnes de substances actives entrant dans la composition des herbicides, insecticides et autres fongicides sont vendues chaque année en Suisse. Mais la manière dont ces substances sont utilisées n’est pas documentée. «Les agriculteurs doivent tenir un journal d’exploitation où ils indiquent les quantités de pesticides qu’ils épandent. La police phytosanitaire peut consulter ces données pour voir si les normes sont respectées. Mais comme elles sont consignées sur papier et de manière non centralisée, il est impossible de les employer pour mener des études épidémiologiques», relève Aurélie Berthet. De telles études permettraient de déterminer quels sont les produits et les tâches les plus dangereuses pour les travailleurs, dans le contexte de l’agriculture helvétique.

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«Il nous faut des chiffres fiables sur l’exposition des agriculteurs aux pesticides en Suisse, et des études scientifiques pour documenter l’ampleur du problème», conclut Etienne Junod. Des recommandations qui ont été mises en avant par l’IST au cours d’un workshop organisé en juin à Lausanne et qui vont être incluses dans le Plan d’action national sur les produits phytosanitaires, adopté en septembre par le Conseil fédéral. Ce plan, qui repose sur une cinquantaine de mesures, prévoit de diviser par deux les risques liés aux pesticides. Mais il ne sera pas doté d’un budget propre, ce qui laisse craindre une mise en application insuffisante.

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