Il fait partie de ces personnages que l’on imagine volontiers éternels. A force de répondre toujours présent, de promener sa barbe d’instituteur où on l’invitait, Albert Jacquard gardait un regard attentif sur le monde et jouait avec délice le rôle du poil à gratter que l’on entend toujours sans vraiment l’écouter. Sa voix s’est définitivement tue dans la nuit de mercredi à jeudi. L’activiste humaniste est mort chez lui d’une leucémie, à 87 ans, entouré de ceux qu’il aimait. Comme il le souhaitait.

Antinucléaire farouche, défenseur du droit des plus faibles, jusqu’au bout Jacquard a milité pour que les valeurs humaines survivent à la férocité du libéralisme et de la technique. Il intervenait très régulièrement aux côtés de son ami l’astrophysicien Hubert Reeves lors de conférences passionnantes où ils devisaient sur le devenir de l’humanité. Les deux hommes se pliaient avec gourmandise au jeu des questions-réponses, étonnés d’être si doctement écoutés. «Pour lui, «je» n’existe pas sans les autres et il rappelait sans cesse l’importance de l’humain face aux progrès technologiques, raconte Hubert Reeves. C’était son thème de prédilection.» Ses écrits et ses témoignages en attestent. Il n’avait de cesse, à longueur d’interviews et d’interventions publiques, de défendre l’altérité, la richesse de la différence. «Rencontre» était même son mot préféré. «Après avoir été un autre malgré moi, je suis devenu plus que moi-même grâce aux autres.»

Albert Jacquard n’a pas toujours été l’homme engagé que l’on sait. Plus jeune, il a bûché dur pour entrer à Polytechnique. Replié sur ses études et son ambition, il s’est épargné les combats de la Seconde Guerre mondiale, lui qui s’est toujours défini comme un «passager de l’Histoire». Il aurait pu entrer dans la Résistance mais avoue ne pas y avoir «songé un instant». Il a toujours prétendu être «dans le camp des salauds: ceux qui laissent faire et finalement attendent que toutes les choses s’arrangent».

A sa décharge, cette indifférence à la marche du monde s’est construite sur une fêlure béante, un événement traumatique survenu le 31 décembre 1934. La famille Jacquard file en auto dans les rues verglacées de Lyon quand les roues du véhicule restent coincées dans les rails du tramway. Arrive ce qui devait arriver. Lorsque le tram percute la voiture, son petit frère meurt sur le coup, ses grands-parents succombent le lendemain. Albert a 9 ans. Il survit, catapulté dans le monde adulte avec, pour passeport, un visage défiguré, une enfance écrabouillée par les tôles fumantes. L’enfant qu’il était disparaît à jamais derrière les bandages, les cicatrices et la reconstruction. Les miroirs deviennent ses ennemis, il se plonge dans les études.

Après être passé par l’excellence de Polytechnique, en 1951, le jeune ingénieur intègre la Seita où il installe l’un des premiers systèmes informatiques de Bull. Il joue alors «le jeu de la réussite technique pendant dix ans», ce qu’il regrettera par la suite. Puis il passe par le Ministère de la santé, en 1962, et rejoint l’Institut national des études démographiques avant de partir étudier la génétique des populations à Stanford. Auréolé de deux doctorats en génétique et biologie humaine, il lutte contre «l’idée absurde d’une hiérarchie entre les gens», démonte les théories racistes et expose son point de vue dans un premier ouvrage à succès, Eloge de la différence, paru en 1978.

Dans les années 90, Albert Jacquard se met au service de diverses causes. Les mal-logés et les sans-papiers d’abord, lui qui fit le siège de l’église Saint-Bernard et d’un nombre conséquent de squats avec le professeur Léon Schwartzenberg ou l’actrice Miou-Miou. Il a aussi combattu sans relâche la bombe atomique, réclamant que les pays nucléarisés abandonnent leur arsenal. «L’aventure humaine a deux aboutissements, confiait-il au magazine Pèlerin en juillet 2012, la fin nucléaire ou l’abandon de la bombe.» Pour lui, écolo de longue date (il figurait sur la liste des Verts pour les élections européennes de 1999), l’effondrement de la biodiversité, les changements climatiques ou l’épuisement des ressources constituaient autant de défis que l’humanité pouvait relever. Quant à la bombe, combat suranné pour la plupart des gens, elle était l’objet de ses plus grandes frayeurs. Dans Exigez! paru en 2012, le scientifique a conjugué sa voix avec celle de Stéphane Hessel pour lancer un appel au désarmement nucléaire total. Le nucléaire lui faisait dire que sa confiance en l’homme était «excessive» et qu’il aurait dû être plus effrayé. Pour l’anti-pub, partisan de la sobriété joyeuse (l’autre définition de la décroissance), avoir foi en l’homme était une indécrottable habitude.

Vigie médiatique et militant infatigable, le sage aux airs de prof nous manquait puis savait se rappeler à nous au détour d’un livre, d’une confession, d’une irritation. Il a publié une cinquantaine d’ouvrages, vulgarisant science ou philosophie, abordant successivement le thème des prions ou de l’existence de Dieu. «Pendant trente-cinq ans, je ne me suis occupé que de moi», confessait-il en 2012 lors de la sortie de son ultime livre, Dans ma jeunesse. Qu’on lui pardonne, il a passé la seconde partie de sa vie à se rattraper. «Plus la société se bat contre quelque chose, plus cette chose se renforce…; la solution est ailleurs», philosophait-il. Toute sa vie, il a tenté de montrer où.

Auréolé de deux doctorats, il lutte contre «l’idée absurde d’une hiérarchie entre les gens»