Pas besoin d’être expert en entomologie pour constater la disparition des insectes. Chaque personne âgée d’une trentaine d’années ou plus peut se souvenir du temps où il suffisait d’un court trajet en voiture pour que le pare-brise soit maculé d’insectes écrasés. Aujourd’hui, les vitres des automobiles demeurent désespérément propres, faute de moucherons et tipules virevoltant dans les airs.

Ce «syndrome du pare-brise», loin de n’être qu’un ressenti, est de mieux en mieux documenté scientifiquement. Alors que plusieurs études avaient déjà constaté des effondrements locaux de populations d’insectes, un dossier spécial publié dans la revue PNAS lundi 11 janvier fournit un état des lieux global des menaces pesant sur l’entomofaune. Basé sur les résultats d’un symposium ayant rassemblé les meilleurs spécialistes du domaine, ce travail résonne aussi comme un appel à l’action en faveur de ce groupe d’êtres vivants mal-aimés mais indispensables.

Retentissante étude allemande

La situation critique dans laquelle se trouvent de nombreuses espèces d’insectes est connue depuis quelques années déjà. En 2017, une retentissante étude parue sur Plos One avait conclu à un recul de 75% en 25 ans du nombre d’insectes volants dans une soixantaine de réserves naturelles en Allemagne. Deux ans plus tard, une autre publication, cette fois dans la revue Biological Conservation, avançait que 40% des espèces d’insectes risquaient de s’éteindre dans les décennies à venir.

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Avec 12 articles rédigés par une cinquantaine de spécialistes, le dossier de PNAS donne un aperçu détaillé, mais pas forcément rassurant, de la situation globale des insectes. Il explore aussi certaines situations particulières comme celle des insectes du Costa Rica – pas si menacés qu’on l’imaginait – ou celle des papillons, en net déclin en Europe.

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«Quoiqu’il y ait d’importantes variations – dans le temps, l’espace et entre les lignées taxonomiques –, on estime que les populations d’insectes se réduisent en moyenne de 1 à 2% par an, explique David Wagner, de l’Université du Connecticut, l’un des auteurs. C’est catastrophique. Et ce ne sont que des moyennes, certaines espèces déclinent à un rythme encore plus soutenu.»

«Ce travail est une bonne synthèse qui donne une idée de l’ampleur de la crise actuelle, tout en montrant que la situation n’est pas homogène», estime Yves Gonseth, directeur du Centre suisse de cartographie de la faune à Neuchâtel.

Le constat actuel n’est pas réjouissant, mais il doit nous inciter à agir. Car nous connaissons les actions qui favorisent les insectes

Yves Gonseth, directeur du Centre suisse de cartographie de la faune

Une inquiétude majeure porte sur les zones tropicales. «C’est là que se trouve la vaste majorité de la biodiversité, mais ce sont aussi des régions très peu étudiées, souligne Anne Freitag, conservatrice au Musée cantonal de zoologie de Lausanne et vice-présidente de la Société vaudoise d’entomologie. Or, quand on constate l’ampleur des destructions qui y ont lieu, notamment du fait de la déforestation, on peut craindre le pire pour les espèces locales.»

«Les causes de disparition des insectes sont multiples, mais il est clair que l’urbanisation et l’agriculture jouent un rôle prépondérant. Chaque hectare bétonné ou transformé en zone agricole intensive entraîne une forte réduction de la biomasse des insectes», affirme Yves Gonseth. Le réchauffement climatique constitue aussi une menace. Si certaines espèces des zones tempérées en profitent et voient leur aire de répartition s’étendre, d’autres, aux exigences plus spécifiques, en pâtissent. «Sans compter la multiplication des événements extrêmes, comme les incendies de forêt, qui peuvent décimer de petites populations», insiste Anne Freitag.

A la base des chaînes alimentaires

La prise de conscience récente des risques pesant sur les insectes a déjà donné lieu à diverses initiatives politiques, comme l’adoption en 2018 par l’Union européenne d’une initiative destinée à protéger les pollinisateurs ou la mise en œuvre récente en Suisse d’une stratégie en faveur de la biodiversité. «Le constat actuel n’est pas réjouissant, mais il doit nous inciter à agir. Car nous connaissons les actions qui favorisent les insectes. En diversifiant les structures dans les milieux agricoles, par exemple, on peut être sûr que leur nombre va augmenter», indique Yves Gonseth.

«Il est temps de se rappeler que les insectes existent et qu’ils sont à la base de nombreuses chaînes alimentaires. Ce sont des éléments clés de la résilience des écosystèmes face aux perturbations», affirme Anne Freitag. Protéger ces petites bêtes, c’est donc aussi protéger les plus grosses, y compris nous autres, êtres humains.