Fertilité

Alerte sur les spermatozoïdes

En Suisse, la qualité du sperme est très mauvaise, révèle une étude nationale, réalisée auprès de milliers de conscrits. Un résultat inquiétant, sans compter que le taux de cancer des testicules est supérieur à celui de nos voisins

Le sperme des Suisses contient peu de spermatozoïdes – à tel point que nombre d’entre eux pourraient avoir des difficultés à concevoir. C’est ce que révèle une enquête inédite, menée pendant plus de quinze ans à l’échelle nationale, dont les résultats sont publiés aujourd’hui dans la revue spécialisée Andrology.

Lire l'article lié: Infertilité: les pesticides mis en causes

La fondation Faber, aujourd’hui disparue, avait entamé ce projet ambitieux dans les années 2000, avec un objectif: récolter autant de données que possible sur la qualité du sperme des Suisses. Elle a ainsi décidé de cibler les jeunes hommes de 18 à 22 ans, conçus et nés en Suisse, lors de leur passage dans les bases militaires du pays en vue de leur recrutement. Depuis 2015, la gestion de l’étude a été reprise par le groupe de Serge Nef, au département de médecine génétique et développement de l’Université de Genève.

2523 jeunes hommes

Entre 2005 et 2017, des milliers de conscrits, ainsi que leurs parents, ont répondu à de nombreuses questions sur leur mode de vie, leur alimentation et leur état de santé. Ils ont subi un examen médical et accepté de donner aux médecins un échantillon de leur sperme après deux jours d’abstinence. Ce mode opératoire a mobilisé, outre les équipes médicales, des dizaines de personnes dans les laboratoires d’andrologie et de recherche afin d’aboutir à ces résultats. Au total, une base de données a été constituée avec le sperme, l’urine et le sang de 2523 hommes.

Lire aussi: La pollution de l’air détériorerait la qualité du sperme

Plusieurs études épidémiologiques ont révélé qu’en cinquante ans la concentration de spermatozoïdes dans le sperme avait chuté dans les pays développés, passant de 99 millions par millilitre à 47 millions. Serge Nef était impatient d’évaluer la situation en Suisse. Mais il a été surpris par les résultats. «Nous avons en effet constaté que les jeunes hommes suisses ont une concentration médiane de spermatozoïdes de 48 millions par millilitre, qui se classe parmi les plus faibles avec celles du Danemark et de l’Allemagne. Ces valeurs sont préoccupantes.»

Selon les recherches sur le sujet, en dessous de 40 millions, précise l’OMS, il faut plus de temps pour concevoir un bébé. Pour 17% des volontaires étudiés, la concentration est inférieure à 15 millions par millilitre, les spécialistes parlent alors de «subfertilité».

Autre facteur étudié: la mobilité des spermatozoïdes, deuxième critère définissant la qualité du sperme. Là aussi, les résultats ne sont pas encourageants: 25% des jeunes Suisses évalués ont moins de 40% de leurs spermatozoïdes mobiles. Quant au dernier paramètre analysé, celui de la morphologie de leurs gamètes, il est aussi insuffisant pour près de la moitié des sujets.

Inquiétant

Au final, 60% des jeunes Helvètes ont au moins l’un de ces trois critères qui se situe en dessous des valeurs de référence de l’OMS. Pour Serge Nef, «la fertilité future des jeunes Suisses sera probablement affectée, même si la faible concentration des spermatozoïdes ne veut pas forcément dire automatiquement que le couple aura des difficultés à avoir un bébé. La société suisse ne va pas disparaître à cause de ça, sourit-il. Mais c’est tout de même inquiétant.»

Comment se fait-il que les jeunes Suisses aient une qualité spermatique moins bonne que les Finlandais ou les Espagnols? A ce stade, les chercheurs n’ont pas d’explication. Il faut noter que les études faites à l’étranger ne sont pas comparables à l’étude suisse, car elles sont souvent restreintes à une région, une ville ou un groupe d’individus. Néanmoins, Rita Rahban, qui a mené l’étude avec Serge Nef, dégage deux hypothèses. «Soit les jeunes Suisses sont exposés à des molécules qui nuisent à leur production de spermatozoïdes, soit le problème trouve son origine in utero, durant le développement embryonnaire. C’est sur cette hypothèse que nous allons travailler en priorité.»

La reproduction des Suisses sera de plus en plus difficile. Et deviendra un luxe, puisque seuls les couples les plus aisés pourront s’offrir des traitements d’aide à la procréation

Serge Nef, chercheur en génétique

In utero

Plusieurs études récentes ont montré que l’exposition des femmes enceintes à des substances toxiques perturbait le développement testiculaire et pouvait avoir des conséquences sur la fertilité de plusieurs générations suivantes (voir encadré). A commencer par la cigarette, qui diminue la qualité du sperme: dans l’étude, les jeunes hommes avec moins de spermatozoïdes étaient plus nombreux que les autres à avoir une mère fumeuse.

Un autre indice laisse penser que la mauvaise qualité du sperme suisse est liée au développement du fœtus: le taux élevé de cancer des testicules dans notre pays est de 10 cas pour 100 000 hommes, une valeur plus importante que dans d’autres pays européens. Les deux phénomènes sont-ils liés? Cela reste à prouver. Mais si c’est le cas, cela pourrait indiquer que le problème commence dans le ventre de la mère, où le développement des testicules est altéré, ce qui serait un préalable à de futurs cancers ou à une moindre production de spermatozoïdes.

«Nous savons que les femmes ont des enfants plus tardivement et que leur fertilité décline avec l’âge, conclut Serge Nef. Si cela se combine avec une faible qualité spermatique, alors la reproduction des Suisses sera de plus en plus difficile». Et deviendra un luxe, puisque seuls les couples les plus aisés pourront s’offrir des traitements d’aide à la procréation. Pour le spécialiste, «cela pose la question du remboursement de ces traitements, comme la fécondation in vitro.»

Publicité