Institution

Alexander Rose: «Nous encourageons la pensée à long terme»

La Fondation Long Now construit depuis près de vingt ans une horloge multi-millénaire monumentale. Alexander Rose, son directeur, décrit les fondements de l’entité californienne qui porte en son cœur la mission d’encourager la réflexion à long terme

A mi-chemin entre le think tank scientifique, l’entreprise technologique et l’institution culturelle, la fondation américaine Long Now développe des projets ambitieux et très variés, qui ont tous pour objectif de survivre à l’humanité. Alexander Rose raconte le parcours de son organisation.

Le Temps: La fondation que vous dirigez encourage le long-term thinking, ou la réflexion à long terme. D’où vient cette préoccupation?

Alexander Rose: Si vous regardez les plus graves problèmes qui sévissent sur la planète, aucun ne peut être résolu avec des solutions à court terme. Vivre dans la baie de San Francisco, aux origines de la première vague technologique, nous a très tôt sensibilisés à la question de l’accélération de la culture et de ses dangers.

Comment s’est formé le noyau dur de la fondation?

La Long Now est née autour d’une simple conversation en 1996 entre un groupe issu de la première génération de la Silicon Valley et des investisseurs. Il y avait notamment Danny Hillis, inventeur, scientifique et ingénieur informatique qui a construit les ordinateurs les plus rapides du monde pour sa compagnie Thinking Machines, Stewart Brand, qui fut à l’origine des premiers ordinateurs personnels, Brian Eno, artiste et musicien, et Kevin Kelly, éditeur exécutif du magazine Wired.

Au cours de cette rencontre, Danny Hillis a proposé de concentrer nos efforts sur un projet qui fasse réfléchir les gens. Le choix s’est porté sur une horloge mécanique monumentale et multi-millénaire. De cette discussion a ainsi émergé le projet de l’horloge qui dure 10 000 ans.

Pourquoi 10 000 ans?

En déterminant une période si longue, nous questionnons les technologies robustes qui sont réellement utiles et durables à notre société, et qui ne sont pas seulement une distraction. Notre civilisation a approximativement 10 000 ans, nous construisons un objet qui pourra se mesurer à l’échelle de l’humanité.

Où en est sa construction aujourd’hui?

Le prototype est au Musée de la science de Londres et depuis 1999 nous travaillons à la construction de l’horloge grandeur nature, haute de 60 mètres. Nous avions acheté une propriété dans l’est du Nevada quand, en 2005, Jeff Bezos, directeur d’Amazon et principal donateur du projet, a mis à disposition son terrain dans l’ouest du Texas. Nous voulions un lieu en retrait qui implique de faire un long voyage, à l’abri de l’humidité et enfoui sous terre. Depuis 2010, nous avons commencé l’excavation du site. Actuellement notre travail est de coordonner les différents sites où les pièces sont construites. Puis tout est assemblé et testé à San Francisco avant d’être expédié au Texas.

Depuis la création de la fondation, vous avez développé de multiples projets et collaborations. Comment vous y prenez-vous?

A chaque idée ou embryon de projet, nous nous demandons toujours: si nous ne le faisions pas, se réaliserait-il quand même? Qu’est-ce qui est unique à propos de ce projet? Peut-on trouver des fonds pour cela? Enfin, nous posons la question: est-ce un projet sur le long terme? A nos débuts, nous avons risqué d’être marginalisés. Notre approche se rapprochait trop du New Age, et de groupes non scientifiques avec lesquels toute assimilation aurait été préjudiciable. Donc la première chose que nous avons faite a été de faire le tri dans nos partenariats. La première collaboration a été réalisée avec le Getty Museum Institute et la deuxième avec l'Université Stanford. Notre petite structure a gagné en crédibilité. Aujourd’hui, nous pouvons nous permettre de faire des collaborations plus risquées.

«Avec cette horloge qui dure 10 000 ans, nous questionnons les technologies qui sont réellement durables et utiles à notre société, et qui ne sont pas seulement une distraction»

Comme le programme Revive and Restore, dont l’objectif est de lutter contre l’extinction des espèces à travers l’usage de nouvelles technologies génomiques…

Exactement. Nous avons contacté le généticien Georges Church et Beth Shapiro, biologiste et auteure du livre How to Clone a Mammoth: The Science of De-Extinction. Et avant même de nous lancer, nous avons organisé une conférence avec le National Geographic à Washington. C’était une sorte de test pour voir s’il y avait un groupe qui avait envie d’engager la conversation sur la restauration des mammouths et c’est ainsi que le projet Woolly Mammoth Revival est né.

Vous avez aussi développé le projet Rosetta, un disque qui contient des pages traduites dans toutes les langues du monde et qui a été envoyé dans l’espace par l’Agence spatiale européenne. Comment s’est développé ce projet?

Nous avons pensé que ce projet serait facile, il s’est avéré que non! Après douze années de récolte de données, nous avons micro-gravé ce contenu puis moulé l’ensemble dans le métal. Le disque de Rosetta contient 13 000 pages de données, transcrites en 1500 langues, que l’on peut lire avec un simple microscope.

Le premier prototype a été envoyé dans la sonde de l’Agence spatiale européenne (ESA) Rosetta, qui a atterri sur la comète Comet 67P/Churyumov-Gerasimenko en septembre 2016. Quand l’ESA a commencé à communiquer sur le disque, son contenu a suscité des réactions violentes, car des extraits étaient tirés de la Bible. Elles furent si fortes que l’agence européenne a cessé d’en faire toute publicité. Nous en avons nous-mêmes débattu à l’interne mais, en vérité, aucun texte dans le monde n’a été traduit dans autant de langues.

Le deuxième manuscrit le plus traduit est la Déclaration des droits de l’homme, retranscrite en 300 langues. Donc nous n’avions pas d’autre choix. Et pour être honnête, pour moi, le contenu compte peu. Ce qui importe, c’est ce qu’il représente. Une trace de notre humanité.

Nous ne résoudrons pas un problème tel que le réchauffement climatique par nous-mêmes, il est nécessaire qu’un mouvement prenne forme autour de la pensée à long terme

Vous tenez à San Francisco tout un programme de conférences, invitant experts et intellectuels. Dans quel but?

A ce stade, il est impossible de dire aux gens de penser sur le long terme. Il faut contextualiser ce concept de manière aussi diverse que possible. Pour nous, les différents projets que nous menons ne sont qu’un fragment; à eux seuls, ils passeraient à côté du concept général. Nous ne résoudrons pas un problème tel que le réchauffement climatique par nous-mêmes, il est nécessaire qu’un mouvement prenne forme autour de la pensée à long terme, auquel la Long Now prendrait part.

La Fondation Long Now est située à proximité de la Silicon Valley, au cœur d’une communauté d’ingénieurs technologiques qui façonnent nos vies ultra-connectées. Y a-t-il un pont possible avec eux?

Nous avons rencontré de nombreux entrepreneurs devenus prospères et avons progressivement développé le dialogue. Tous arrivent très vite au même point de vue que les membres de Long Now. Car, naturellement, aucune de ces entreprises comme Facebook ne va durer. Avant, il y avait Myspace et, avant cela, il y avait Friendster. Personnellement, je les vois comme une phase d’expérimentation. Quand l’électricité a été inventée, les gens ont créé toutes sortes d’objets surréalistes alors que sa principale utilité était la lumière. Donc, il me semble que la société va trancher tôt ou tard et décidera ce pourquoi ces nouveautés sont vraiment utiles. Notre relation avec la Silicon Valley est de donner cette perspective. Stewart Brand et Danny Hillis viennent de cette même communauté et celle-ci n’a que 30 ans! Ils sont aujourd’hui les grands défenseurs de la pensée à long terme.

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