Scientifiques et cobayes (6/6)

Alexandre Fzaïcou, le premier chirurgien à s’être opéré lui-même

Le médecin roumain est connu comme étant un pionnier: il avait pratiqué, au début du XXe siècle, une auto-opération de hernie

On le voit assis sur une table d’opération, farfouillant dans son abdomen à mains nues, entouré d’aides de salle moustachus quelque peu dubitatifs. Chef de la deuxième clinique chirurgicale de l’hôpital de Jassy, en Roumanie, Alexandre Fzaïcou est considéré comme le premier médecin à s’être opéré lui-même. C’était au début du XXe siècle, le 23 septembre 1909.

«A l’âge de 26 ans, à la veille de passer ma thèse de doctorat en médecine et chirurgie, j’eus besoin de me soumettre à une opération pour cure radicale d’une hernie inguinale gauche de la grosseur d’un œuf de poule», retrace-t-il dans ses observations, parues dans la revue La Presse médicale du 11 février 1911.

Nouvelle technique d’anesthésie

Peu avare de détails, le Roumain raconte toute la procédure. Rien n’est oublié: des préparatifs aux suites opératoires, en passant par les lents effets d’une toute nouvelle forme d’anesthésie, la rachi-strychno-stovaïnisation, plus connue sous le nom de rachianesthésie. Cette technique, qui consiste à insérer le produit anesthésiant dans le liquide céphalo-rachidien, permet aux patients de rester conscients et de pouvoir être opérés sans douleurs dans la région inférieure du corps.

Cette décision équivalait-elle à l’absolue certitude mathématique que cette méthode me mettait à l’abri de tout accident et me garantissait la vie?

Alexandre Fzaïcou

A l’époque de Fzaïcou, seuls quelques centaines de patients avaient déjà bénéficié de cette méthode, la rachianesthésie par la cocaïne qui prévalait jusqu’alors, ayant disparu en 1904. «Cette décision équivalait-elle à l’absolue certitude mathématique que cette méthode me mettait à l’abri de tout accident et me garantissait la vie? s’interroge le médecin. L’expérimentation faite jusqu’à présent, l’importante statistique dépassant 500 cas sans aucun accident mortel, la manière parfaite dont l’exécution de l’anesthésie est pratiquée par M. le professeur Juvara, me donnait d’avance une réponse affirmative en ce qui concerne la garantie de ma vie.»

Les choses ne se passèrent toutefois pas tout à fait comme prévu. Au bout de 18 minutes, la zone concernée reste sensible. «L’anesthésie ne permettait pas encore de commencer l’opération à cause de la douleur que je ressentis en essayant de faire l’incision dans la fosse iliaque.» Malgré les réticences de ses collègues, Alexandre Fzaïcou est décidé à ne pas repousser l’intervention. Il demande un surplus d’anesthésie locale, qu’il s’administre lui-même. «A 4h15 je fis l’incision d’une longueur de 12 centimètres le long du canal inguinal. Elle fut un peu sensible à son extrémité supérieure, mais dans la partie inférieure je n’éprouvai pas la moindre douleur.»

L’anesthésie disparut lorsque l’opération prenait fin; aussi la suture de la peau fut-elle un peu douloureuse.

Alexandre Fzaïcou

Un peu plus d’une heure plus tard, l’affaire est pliée. Le Roumain sera resté assis tout au long de la procédure, s’arrêtant épisodiquement afin de permettre la prise de plusieurs clichés nécessitant chacun de rester immobile durant une vingtaine de secondes. «L’anesthésie disparut lorsque l’opération prenait fin; aussi la suture de la peau fut-elle un peu douloureuse. A 5h 1/4, le pansement fut terminé et l’on me transporta sur un lit. La sensibilité était complètement revenue et tout était rentré dans l’ordre.»

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Demeure une question cruciale: pour quels motifs étranges Alexandre Fzaïcou a-t-il tenu à s’opérer seul? «J’ai voulu me rendre compte par moi-même du complexus des sensations de la plaie, voir ce qui s’anesthésie, ce qui ne s’anesthésie pas, et quel est le moment douloureux dans une opération de hernie», étaie-t-il.

Pour Philip Rieder, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la médecine, cette procédure qui a généré de nombreux débats dans les cercles médicaux et la presse de l’époque avait également un autre objectif: «Cela a constitué une forme de publicité au bénéfice de la chirurgie, en démontrant à la population que ce type d’intervention était vraiment faisable, d’autant plus si le médecin était capable de s’opérer lui-même. C’est d’autant plus important que l’on sort alors de plusieurs siècles durant lesquels passer au bloc était synonyme de douleurs importantes et d’une fin de vie particulièrement désagréable.»


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