Espace

Alexei Leonov, l'homme qui marcha dans le vide

Il y a 50 ans, un cosmonaute russe réalisait la première sortie spatiale extravéhiculaire. Il se raconte au «Temps»

Il y a 50 ans, l’homme marchait sur un nouveau territoire aussi inconnu, vaste et froid que terrifiant: l’espace. Le 18 mars 1965, le cosmonaute russe Alexei Leonov a vécu les douze minutes les plus palpitantes de sa vie, en effectuant la première sortie spatiale extravéhiculaire. Une virée dans le vide dont il a failli ne pas revenir vivant. Presque à court d’oxygène, il n’arrivait plus à rentrer dans son vaisseau spatial: son scaphandre coinçait dans le sas! Au point que l’aventurier a dû réaliser une manœuvre risquée, en ouvrant brièvement sa combinaison… Cette prouesse, le général russe, rencontré par Le Temps pour l’une de ses rares interviews, la racontera ce 13 novembre à l’EPFL lors d’une soirée rétrospective consacrée à la course à la Lune. Un événement* mis sur pied par l’association SwissApollo, dont l’engagement est de vivifier les souvenirs de cette odyssée.


Vidéo. Notre entretien avec Alexei Leonov


De ce duel américano-russe pour la suprématie spatiale, la mémoire collective a surtout retenu le pas d’un homme sur le sol sélène, le 21 juillet 1969. Les Américains achevaient ainsi les premiers la dernière ligne droite d’une épopée dans laquelle les Russes, pourtant, ont gagné les autres étapes: lancement du satellite Spoutnik, le 4 octobre 1957, premier homme orbitant autour de la Terre le 12 avril 1961 avec Youri Gagarine, puis donc cette sortie extravéhiculaire, lors d’une mission au cours de laquelle les participants ont frôlé la mort par trois fois.

«Pour moi qui comprenais la physique de l’espace, mais qui n’avais jamais quitté mon village sibérien de Listvyanka, imaginer sortir dans l’espace était une vision géniale», se souvient Alexei Leonov, en repensant au moment où il a su que ce serait lui. Le couronnement d’une vie pour un gamin que rien ne prédisposait à devenir cosmonaute, et dont les parents ont subi les «purges» de Staline. Mais il se bat. Devient pilote de chasse, général de l’armée de l’air. Et rejoint le premier corps de 20 cosmonautes russes, avec Youri Gagarine.

Un jour, le célèbre constructeur de fusée Sergei Korolev présente une capsule avec une protubérance inhabituelle. «Un marin doit savoir nager en mer, dit-il alors. De même, un cosmonaute doit savoir nager dans l’espace!» Ceux qui sont présents comprennent aussitôt ce qu’est cette sorte de tuyau émergeant de l’engin. Leonov est choisi pour ce vol, que pilotera son collègue Pavel Beliaïev. Ils se dépêchent de s’entraîner, durement, sachant que les Américains préparent une mission similaire.

La mission Voskhod2 («Lever de soleil») décolle de Baïkonour ce 18 mars 1965. Quelques heures plus tard, à 500 km d’altitude, Leonov se prépare à sa sortie. «Je m’avançais vers l’inconnu et personne au monde ne pouvait me dire ce que j’allais y rencontrer. Comment mon corps allait réagir.» Il s’installe dans le sas gonflable, en purge l’air, puis se lance, ouvre l’écoutille, après s’être attaché au vaisseau avec un «cordon ombilical»: «J’avais devant moi une image sans limite, se souvient-il. Des étoiles partout, très brillantes. J’ai alors vraiment compris que la Terre était… ronde. Le silence était si profond. Comme le décrit si bien Arthur C. Clarke, j’entendais le seul bruit de mon cœur. J’étais vraiment impressionné.»

Appelé à rentrer dix minutes plus tard, il s’aperçoit que quelque chose cloche: «Mon scaphandre avait 'gonflé', à cause de la différence de pression avec le vide, et devenait très rigide; mes mains, mes membres flottaient à l’intérieur.» Pire, il n’arrive plus à passer le sas. «J’aurais dû avertir le centre de contrôle sur Terre, mais je n’avais que quelques minutes d’oxygène, et de lumière avant que l’on passe dans l’obscurité de la Terre. J’ai enfreint la règle, c’était terrible à vivre!» Mais ne rien faire équivalait à la mort.

Alexei Leonov joue son va-tout: il presse sur une valve pour évacuer un peu de l’air contenu dans son scaphandre. La pression y baisse jusqu’à 0.27 atmosphère, soit 27% seulement de celle ressentie sur Terre. Une dépression soudaine qui suffit largement à perturber son organisme: «J’ai ressenti comme des coups de poinçons dans mes membres.» En sueur, sa température corporelle augmente, son cœur atteint 143 battements par minute. «On avait beaucoup entraîné cela, mais l’issue aurait pu être fatale.» Mais malgré ce stress, le cosmonaute parvient à se glisser dans le sas, la tête la première, alors qu’il aurait du y rentrer avec ses jambes, pour des raisons ergonomiques liées à son cordon ombilical. Une dernière culbute et, in extremis, il rejoint la capsule. «Durant chaque sortie spatiale ensuite, chaque astronaute a connu un problème, plus ou moins sérieux. J’ai juste été le premier», plaisante aujourd’hui le héros de 81 ans.

Un ennui n’arrivant jamais seul, lors de la descente, le niveau d’oxygène augmente dramatiquement dans la capsule. Les deux cosmonautes se remémorent alors le destin de leur collègue Valentin Bondarenko, enfermé pour s’entraîner dans une chambre riche en oxygène, ce régime atténuant les sens. Le malheureux a fait un faux mouvement en lâchant un coton-tige imbibé d’alcool sur une pièce chaude, ce qui l’a fait s’enflammer: il s’est aussitôt retrouvé prisonnier d’une boule de feu. «Une étincelle sur un instrument dans notre capsule, et nous aurions été pareillement vaporisé», remarque Alexei Leonov. En faisant notamment baisser la température, le duo parvient à contenir le problème.

Loi de Murphy oblige, le système de rétro-fusée nécessaire à diriger la capsule tombe en panne. Celle-ci parvient bien jusque sur la Terre, mais à des dizaines de kilomètres du point de chute prévu. Les deux hommes se retrouvent en pleine forêt sibérienne, infestée de loups et d’ours. Qui plus est durant leurs saisons des amours, alors que leur degré de nervosité est maximal. Il faut deux jours au secours pour arriver… à ski. Durant des décennies, la Russie n’a rien révélé de toutes ces péripéties.

Par la suite, Alexei Leonov a continuer à prendre part au programme spatial russe. C’est même lui qui aurait dû être le premier à poser les pieds sur la Lune, si deux Américains, Neil Armstrong et Buzz Aldrin, n’étaient pas déjà passé par là… «J’ai essayé de faire de mieux pendant trois ans pour qu’on y arrive», confirme-t-il lors de la conférence de presse concernant l’événement à l’EPFL. «C’est le bon état d’esprit, de toujours essayer», le coupe un badin Buzz Aldrin, aussi présent. «Quand ils l’ont fait, je croisais les doigts, sincèrement, reprend le Russe. Je savais exactement par quoi ils passaient.»

L’histoire ne s’arrête pas là. Elle fera d’Alexei Leonov le commandant de la capsule russe Soyouz 19 qui, en 1975, en pleine guerre froide, s’est arrimée au vaisseau américain Apollo. Un événement dans lequel les deux hommes voient, même aujourd’hui encore, le futur de l’exploration spatiale. Diverses nations, Russie et Chine en tête, mais aussi l’Europe et l’Etats-Unis ambitionnent notamment de retourner sur la Lune. «Il n’y a aujourd’hui pas de 'nouvelle course à la Lune', c’est un truc de journalistes», assène Alexei Leonov, plaidant pour agir dans la même veine collaborative qui a permis d’ériger la Station spatiale internationale. Buzz Aldrin abonde dans le même sens, et prie les Américains, «pour regagner l’intérêt du grand public, de relancer très vite une mission habitée». Mais en visant rapidement Mars, en prenant la Lune comme «terrain d’entraînement». «Il faut acheminer sur la planète rouge tout ce qui a une valeur pour l’homme», conclut-il, sans rire. Car si Alexei Leonov porte dans les médailles épinglées sur son costume la fierté de ses exploits, Buzz Aldrin, lui, est arrivé à cette conférence de presse habillé d’un T-shirt portant un logo déguisé de la Nasa disant: «Get your ass to Mars» (chastement traduit: «Bouge-toi vers Mars»)

 

 

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