L’ocytocine gagnera-t-elle bientôt les armoires à pharmacie? Cette hormone, impliquée dans les mécanismes de l’interaction sociale, est actuellement testée dans de nombreux essais cliniques. Particulièrement prometteuse contre l’autisme, elle est également envisagée pour le traitement de diverses pathologies psychiatriques. Cependant, certains chercheurs mettent en garde contre l’emploi de cette hormone chez l’être humain, et particulièrement chez l’enfant. Des travaux récemment relayés dans la revue Science montrent, en effet, que l’action de l’ocytocine est plus complexe qu’il n’y paraît. Elle pourrait, dans certains cas, entraîner de l’agressivité et des troubles relationnels.

Fabriquée par l’hypothalamus et libérée dans le corps par l’hypophyse, l’ocytocine a d’abord été étudiée pour son rôle dans l’accouchement et dans la lactation. Elle est d’ailleurs, aujourd’hui, couramment utilisée pour accélérer les contractions, puis pour faciliter l’expulsion du lait. Plus récemment, des recherches ont montré que l’administration de cette hormone chez l’être humain par voie intranasale, grâce à un spray, avait un impact positif sur les relations sociales. Elle favoriserait pêle-mêle l’empathie, l’attachement, la coopération et l’altruisme. Autant d’effets qui lui ont valu le sobriquet d’«hormone de l’amour».

L’ocytocine a rapidement été envisagée pour le traitement de divers troubles du comportement social, et des résultats encourageants ont été obtenus avec l’autisme. Une étude publiée en 2010 dans la revue PNAS, et menée sur des autistes adultes souffrant du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme qui se caractérise par des aptitudes intellectuelles normales, a montré que les patients qui recevaient de l’ocytocine avaient une meilleure capacité à reconnaître des photos de visages, et à interagir avec d’autres personnes dans un jeu de balle. Ce type de travaux suscite beaucoup d’espoir chez les parents d’enfants autistes, car il n’existe, actuellement, pas de traitement dédié spécifiquement à leurs difficultés dans les interactions sociales.

Afin de valider ces premiers résultats positifs, un vaste essai clinique va débuter ce printemps à l’Université de Caroline du Nord, aux Etats-Unis. Pendant 6 mois, 300 enfants autistes, âgés de 3 à 17 ans, recevront chaque jour deux doses intranasales, soit d’ocytocine, soit d’un placebo, afin de déterminer l’effet de l’hormone sur leur comportement. Mais l’ocytocine est également évaluée pour d’autres pathologies. En Europe, une trentaine d’essais cliniques impliquant cette hormone sont en cours, d’après le registre européen en ligne Clinicaltrialsregister.eu. Un tiers d’entre eux concernent des troubles psychiatriques, qui vont du stress post-traumatique à la schizophrénie, en passant par la dépendance et la phobie sociale.

Cependant, pour certains scientifiques, ces essais cliniques sont prématurés, surtout lorsqu’ils sont menés sur des enfants. La neuroscientifique américaine Karen Bales, de l’Université de Davis, en Californie, considère ainsi qu’il n’y a pas eu suffisamment d’études menées sur le long terme sur des animaux, pour s’assurer de l’absence d’effets secondaires de l’ocytocine. Avec son équipe, elle a récemment reproduit les conditions d’un essai clinique chez des campagnols des prairies, des rongeurs qui ont la caractéristique de former des couples durables et de s’occuper ensemble des petits.

Lorsque ces campagnols ont reçu de l’ocytocine à un âge qui correspond à leur adolescence, ils ont effectivement eu un comportement plus sociable que d’ordinaire, d’après les résultats de cette étude, publiés fin 2012 dans la revue Biological Psychiatry. En revanche, à l’âge adulte, les mâles avaient tendance à délaisser leur partenaire habituelle pour rechercher la compagnie d’autres femelles. «C’est inquiétant de voir qu’un comportement aussi typique de cette espèce a pu être détruit sous l’effet de l’ocytocine», estime Karen Bales.

La scientifique émet l’hypothèse que les petits campagnols habitués à recevoir de l’ocytocine artificiellement s’y soient adaptés, en produisant moins d’hormone à l’âge adulte. «Il faut être particulièrement attentif lorsqu’on prévoit de faire des tests sur des enfants, comme c’est le cas pour l’autisme, car leur cerveau est toujours en développement», fait-elle valoir.

D’autres recherches, menées cette fois sur des êtres humains, ont également révélé certains aspects troublants de l’ocytocine. En 2010, une étude réalisée par des chercheurs néerlandais et publiée dans Science, avait montré que l’ocytocine favorisait l’altruisme vis-à-vis de sa propre équipe chez des participants à un jeu vidéo, mais qu’elle générait également davantage d’agressivité envers les membres des autres équipes.

Plus récemment, l’équipe du psychiatre René Hurlemann, à l’Université de Bonn, en Allemagne, a montré que, lorsqu’ils étaient sous ocytocine, les hommes en couple avaient tendance à éviter la compagnie de femmes attirantes. «Ces deux travaux suggèrent que l’ocytocine favorise le renforcement des liens sociaux déjà établis, au détriment de la relation avec les inconnus», avance René Hurlemann. D’après ce chercheur, l’effet principal de l’ocytocine est de rendre plus sensible aux interactions sociales: «Mais cela n’est pas forcément positif. Par exemple, on sait que l’ocytocine favorise le souvenir des expériences sociales désagréables», précise-t-il.

Ces résultats, encore préliminaires, ternissent l’image de «l’hormone de l’amour». Faut-il pour autant remettre en question les essais cliniques? Ce n’est pas l’avis d’Angela Sirigu, du Centre des neurosciences cognitives de Lyon. Pour cette scientifique, qui a dirigé les travaux sur les autistes Asperger publiés dans PNAS en 2010, «il y a beaucoup de promesses liées à l’ocytocine. Il est vrai que nous ignorons encore les détails du fonctionnement de cette hormone, mais les soupçons liés à sa toxicité me semblent exagérés, étant donné que le temps d’action d’une dose d’ocytocine sur le cerveau ne dépasse pas 90 minutes», ajoute-t-elle.

Angela Sirigu rappelle également qu’un premier essai clinique, effectué aux Etats-Unis sur un petit nombre d’enfants autistes, a donné des résultats positifs; elle-même souhaiterait, d’ailleurs, monter un essai de ce type en Europe. René Hurlemann considère aussi qu’il est important de tester l’ocytocine sur des patients, afin d’évaluer son potentiel thérapeutique: «Il faudra encore plusieurs années pour se faire une idée de son intérêt pour soigner les gens», estime-t-il.

L’ocytocine rendplus sensible aux interactions sociales, ce qui n’a pas quedes effets positifs