Santé

André Grimaldi: «On ne peut pas réduire le patient à un unique objet de soins»

L’augmentation exponentielle du nombre de personnes atteintes de maladies chroniques nécessite, selon le diabétologue français André Grimaldi, de redéfinir le rôle des médecins et des patients. Pour ce dernier, le système de santé doit également être revu en profondeur pour répondre à ce défi majeur

La santé est l’un des principaux sujets de préoccupation des Suisses. A l’heure de l’annonce des primes maladie, «Le Temps» et «L'illustré» organisent un grand forum pour en débattre. Le 26 septembre, de 16h à 19h30, à l’Amphimax, Université de Lausanne.

Inscription gratuite et programme: www.letemps.ch/forumsante

C’est l’un des pionniers du développement du concept d’éducation thérapeutique des patients, mais aussi un ardent défenseur de l’accès aux soins pour tous. André Grimaldi, professeur émérite de diabétologie à la Pitié-Salpêtrière à Paris, et auteur de plusieurs ouvrages dont L’Hôpital malade de la rentabilité (Ed. Fayard) ou Les Maladies chroniques. Vers la 3e médecine (Ed. Odile Jacob), n’a de cesse de plaider pour un remaniement en profondeur du système de santé. Une nécessité, si l’on souhaite répondre à l’un des défis majeurs qui attendent nos sociétés: à savoir la hausse constante des pathologies chroniques. Le médecin sera à Lausanne le 26 septembre prochain, sur la scène du Forum Santé organisé par Le Temps et L'illustré.

Le Temps: Selon vous, le système de santé est totalement inadapté à la prise en charge des patients souffrant de maladies chroniques. Dans quelle mesure?

André Grimaldi: Principalement car il a essentiellement été pensé autour de la maladie aiguë et des gestes techniques. Le paiement à l’acte des médecins de même que le financement à l’activité des hôpitaux, qui sont surtout adaptés à des procédures standardisées, ont par ailleurs tendance à favoriser la fragmentation des soins. Or, la gestion des maladies chroniques nécessite non seulement une coopération entre les professionnels de la santé, mais aussi de pouvoir adapter la prise en charge en fonction des besoins des patients, ce qui est impossible lorsque tout est minuté et mesuré.

Mais alors, que devrait-on concrètement mettre en place pour répondre au défi que représentent les pathologies chroniques, dont le nombre ne cesse d’augmenter?

Il faudrait développer une santé publique renouvelée, qui réunirait les médecins et les autres professionnels de la santé, de même que les travailleurs sociaux, les économistes de la santé ainsi que les patients. Malheureusement, cette discipline est encore très faible et souvent méprisée par les médecins. C’est la raison pour laquelle nous avons abouti à une vision «managériale» de la santé, où les soignants ont laissé la main à des gestionnaires, où l’hôpital est devenu une entreprise. Il est aussi indispensable de repenser le mode de rémunération, en mettant en place, pour ceux qui le souhaitent, un système de financement par forfait et non plus à l’acte, ce dernier ne permettant pas une prise en charge globale.

Les enjeux techniques prévalent sur les enjeux humains, les médecins sur-spécialisés se transforment peu à peu en techniciens ou en ingénieurs

André Grimaldi

Vous dénoncez également la vision réductionniste du patient engendrée par l’expansion d’une médecine de plus en plus technique et industrielle…

L’évolution de la médecine, au cours des dernières décennies, a été caractérisée par des progrès spectaculaires en matière de diagnostic et de traitements, mais d’un autre côté, cette excellence technico-scientifique a entraîné un phénomène d’objectivation du patient. Dans cette logique, le malade n’est vu que comme un porteur d’organes, un objet de soins auquel on applique des recommandations issues de la médecine basée sur les preuves. Les enjeux techniques prévalent alors sur les enjeux humains, les médecins sur-spécialisés se transforment peu à peu en techniciens ou en ingénieurs. Dans ce cadre, l’expression du vécu émotionnel des patients, leurs inquiétudes ou leurs croyances n’a malheureusement aucune place.

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Pourtant, les déterminants environnementaux, sociaux ou psychologiques sont des éléments primordiaux dans la prise en charge des maladies chroniques.

Absolument, car ce type d’affections bouleverse, à des degrés divers, la vie quotidienne des malades de même que la relation à soi et aux autres. Lorsque l’on informe un patient sur le fait qu’il est atteint d’une pathologie chronique, on lui annonce également qu’il va devoir adopter, sur le long terme, de nouveaux comportements qui vont changer son existence quotidienne. Cela nécessite un certain travail de deuil et un processus «d’acceptation-adaptation». C’est pourquoi une prise en charge optimale doit prendre en compte les pathologies touchant le patient, mais elle ne doit pas se limiter à leur simple traitement. Il est indispensable de considérer la personne dans son ensemble, en lui permettant d’exprimer ses besoins, ses envies, voire de mettre des mots sur ses ambivalences et ses refus. On estime en effet que l’observance aux traitements est en moyenne inférieure à 50%.

Dans ce sens, vous évoquez la question du «moi identitaire du patient», en quoi est-ce une notion importante?

Quand les besoins primaires d’un être humain sont assurés, comme la faim, la soif ou l’absence de douleur, alors la priorité est accordée à la recherche de l’optimisation du bien-être, aux stratégies qui pourront être mises en place pour ne pas se sentir réduit au seul rôle de malade. C’est ce principe, dit d’homéostasie émotionnelle, qui régule ce que l’on appelle le «moi identitaire». Concrètement, il est peut-être raisonnable, pour le médecin, de demander à un patient diabétique ou atteint d’une maladie cardiovasculaire d’arrêter de fumer, de changer son régime alimentaire ou de prendre son traitement tous les jours, mais d’un autre côté, il est rationnel que le malade ne suive pas ces conseils, s’il considère que ces derniers pourraient entraîner une souffrance psychique ou une péjoration de sa qualité de vie.

Il est indispensable de considérer la personne dans son ensemble, en lui permettant d’exprimer ses besoins, ses envies

André Grimaldi

Quel rôle doit alors jouer le médecin?

Ce dernier doit pouvoir aider le patient à trouver le meilleur compromis possible, tout en restant le garant de la pertinence du traitement proposé. Dans tous les cas, on ne peut pas aider une personne à changer de comportement si on ne discute pas avec elle des avantages et des inconvénients, à ses yeux, de tels changements. C’est là le cœur du principe d’éducation thérapeutique, développé par le médecin genevois Jean-Philippe Assal. L’éducation thérapeutique vise en effet à développer un véritable partenariat entre le médecin et le patient en ce qui concerne les décisions à prendre, pour que le patient devienne un acteur à part entière du changement et de sa santé.

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