Portrait

Andrea Ablasser, la passion de la recherche fondamentale

La chercheuse de l’EPFL a remporté le Prix Latsis 2018 pour ses études consacrées à la façon dont les cellules se défendent contre les bactéries et les virus. Vers de nouvelles pistes de traitement?

A première vue, on pourrait croire que tout lui réussit avec une facilité déconcertante. Lauréate de plusieurs récompenses scientifiques, dont le prestigieux Prix Latsis national 2018 pour ses recherches sur l’immunité innée; directrice d’un laboratoire à l’EPFL qui compte dans ses rangs deux techniciens, trois post-doctorants et cinq étudiants; cofondatrice scientifique d’une start-up à Boston; sportive accomplie… Andrea Ablasser, 35 ans, fait partie de cette caste de personnes qui semblent briller sur tous les fronts. S’arrêter à ces succès serait cependant faire affront aux années de travail acharné, aux échecs parfois, et aux doutes aussi, qui ont conduit à tout cela.

Lire aussi: Chercheuse, Angelika Kalt cherche chercheuses

Dans le milieu hyper-compétitif qu’est la recherche académique, sous-tendu par la notion de «publish or perish», Andrea Ablasser a su tracer son chemin. Elle n’en a pas moins dû faire face aux stéréotypes qui collent encore aux basques des filières scientifiques, qui peinent à voir leur plafond de verre se fissurer. «Même si je ne me suis jamais sentie activement discriminée, il est vrai que lorsqu’on est une femme, qui plus est petite et avec l’apparence d’une étudiante, on doit travailler davantage pour être entendue, convaincre et obtenir le respect», confie la chercheuse.

Plus qu’un travail

Le travail. Voilà sans doute le maître mot de cette médecin de formation originaire du Bade-Wurtemberg, en Allemagne, qui avoue passer le plus clair de son temps dans son laboratoire. «La recherche fondamentale représente énormément pour moi. Ce n’est pas un simple travail, c’est une passion.»

Dans ce sens, une rapide anamnèse familiale démontre que la pomme n’est, en réalité, pas tombée très loin de l’arbre. «Mon père, médecin, et ma mère, mathématicienne puis politicienne, étaient tous deux passionnés par ce qu’ils faisaient. Je n’ai jamais vu mon père se plaindre lorsqu’il devait se lever la nuit ou passer Noël à l’hôpital. A 72 ans, il travaille d’ailleurs toujours. Cela m’a fortement influencée dans la façon d’appréhender mon activité professionnelle.»

Aujourd’hui, Andrea Ablasser consacre ses recherches à analyser la manière dont les cellules détectent immédiatement les pathogènes et résistent à leur attaque, ce qu’on nomme le système immunitaire inné. «Nous regardons plus spécifiquement comment les virus et les bactéries sont identifiés dans la cellule par leur ADN. C’est un domaine qui m’attire depuis mes études de médecine. Durant celles-ci, j’étais déjà davantage intéressée à comprendre pourquoi les maladies se développent que de me trouver au chevet des patients. De plus, c’est un champ où il y a encore énormément à découvrir.»

Revers de la médaille

De fait, durant son post-doctorat à l’Université de Bonn, la scientifique parvient à identifier une voie de signalisation responsable du mécanisme de défense rapide contre les virus. «Cette dernière comprend deux molécules, l’une appelée cGAS et l’autre STING, qui collaborent pour identifier la présence d’ADN hors du noyau des cellules. Quand ces deux molécules sont activées, on observe une réaction inflammatoire très importante pour combattre les virus, de même que certaines tumeurs.»

Problème: ce signal est parfois déclenché – à tort – contre notre propre ADN, lorsque celui-ci parvient à s’échapper du noyau cellulaire en raison par exemple du stress, d’une maladie ou encore du vieillissement cellulaire. Ce phénomène peut alors conduire à l’apparition de maladies auto-immunes ou neurodégénératives, mais aussi à des inflammations chroniques. «C’est un peu comme le revers d’une même médaille, illustre la chercheuse. Notre objectif était dès lors de parvenir à identifier une molécule capable d’enrayer ce processus.»

Ecouter son instinct

Pour ce faire, Andrea Ablasser passe au crible des dizaines de milliers de molécules différentes. Une gageure qui s’avère payante, puisque la scientifique identifie une substance en mesure de bloquer spécifiquement une composante de la voie de signalisation cGAS/STING. «Nous espérons qu’il sera possible un jour d’utiliser cette molécule en clinique pour traiter des maladies du système immunitaire ou des affections comme le parkinson. L’application de cette idée est désormais réalisée par une entreprise à laquelle je suis affiliée.»

La jeune femme l’avoue dans un sourire: elle n’est pas une manager-née, mais elle a appris à aller droit au but lorsqu’il est question de prendre des décisions. De même qu’à écouter son instinct: «J’ai parfois ignoré les conseils que l’on m’a donnés sur ce que j’étais censée faire pour réussir. Pour avoir un laboratoire de renommée mondiale, il peut être utile de prendre en compte des aspects stratégiques, mais je n’ai jamais pensé en termes de carrière. Je préfère me concentrer uniquement sur la science.»


Profil

1983 Naissance à Bad Friedrichshall (D).

2008 Obtient son diplôme de médecine à Munich. Effectue une partie de son cursus à la Harvard Medical School à Boston et à l’Université d’Oxford.

2010 Doctorat en pharmacologie clinique, puis post-doctorat à l’Université de Bonn.

2014 Nommée professeure assistante à l’EPFL.

2018 Prix Latsis, qui récompense les scientifiques de moins de 40 ans travaillant en Suisse.

Plus de contenu dans le dossier

Publicité