Retour vers la suture

Anesthésie: contre la douleur, se laisser endormir

L’anesthésie s’est longtemps limitée à l’analgésie – ou soulagement de la douleur – via des techniques variées, comme l’absorption de boissons alcoolisées ou l’utilisation d’«éponges somnifères». L’anesthésie générale n’a vraiment été maîtrisée qu’au XXe siècle

Chaque mardi de l’été, Le Temps se penche sur des épisodes particulièrement sanglants de l’histoire de la médecine: les premières greffes ou césariennes, ou des pratiques aujourd’hui abandonnées comme les saignées.

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Atténuer la douleur liée aux actes médicaux: une quête qui dure depuis la nuit des temps. Quand, au XVIIe siècle, un dentiste annonce une opération tout à fait indolore, le malade sait qu’il ment comme un arracheur de dents… mais dispose encore de moyens limités pour se prémunir des atroces souffrances qui l’attendent.

Dès l’Antiquité, différentes options sont disponibles et utilisées en fonction de l’époque et de la culture: comprimer les carotides pour pratiquer la circoncision, dès les années 2000 avant J.-C.; boire un mélange de vin et de cannabis, recette archivée dans les grimoires de la médecine chinoise antique. L’usage de tout type d’alcool, avant et pendant les opérations, est par ailleurs consigné dans de nombreux écrits de communautés religieuses occidentales. Anesthésier par le froid la zone à opérer est également une méthode qui a traversé les siècles.

Des plantes bienfaitrices

Et puis il y a les bienfaits des plantes: le pavot somnifère, qui exsude naturellement le fameux opium, dont les vertus hypnotiques sont déjà répertoriées dans le papyrus d’Ebers, traité médical de l’Egypte ancienne – en particulier pour calmer les «bébés crieurs». La mandragore et ses propriétés hallucinogènes, vantées par le pharaon Akhenaton dès 1355 avant notre ère. Ces plantes, parfois agrémentées de laitue et de ciguë, imbibent les «éponges somnifères» dont ont fait usage nombre de médecins, non sans risque. L’inhalation est ainsi identifiée depuis des siècles comme une technique d’anesthésie.

Du tâtonnement à la maîtrise

Mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle que les propriétés de gaz tels que l’éther ou le protoxyde d’azote sont mieux comprises. Ce dernier, plus connu sous l’appellation «gaz hilarant», induit une perte de sensation de douleur décrite par le chimiste William Allen en 1800 à Londres. Il faut pourtant attendre 1844 pour que le dentiste américain Horace Wells, s’utilisant comme propre cobaye, teste ce gaz en tant qu’anesthésiant.

Voir aussi: La première utilisation de l’éther pour anesthésier aux Etats-Unis

Deux ans plus tard, le 16 octobre 1846, la première démonstration d’une opération sous anesthésie a lieu à Boston, au Massachusetts General Hospital, sous l’effet de l’inhalation d’éther, cette fois. C’est d’ailleurs cette année-là qu’apparaît le mot «anesthésie» dans le vocabulaire médical. L’année suivante, le chloroforme fait son entrée au bloc opératoire. L’obstétricien écossais James Young Simpson l’utilise pendant l’accouchement, suscitant de vives réactions dans les communautés médicales et religieuses. Mais la technique sera couronnée de succès en étant sollicitée par la reine Victoria pour la mise au monde de son septième enfant, le prince Léopold.

Selon Jean-Bernard Cazalaà, médecin anesthésiste à la retraite et président du Club de l’histoire de l’anesthésie et de la réanimation, il n’est pas étonnant que ces premiers essais concluants aient eu lieu outre-Atlantique: «Les Etats-Unis étaient une nation jeune, avec un autre état d’esprit que celui qui régnait en Europe, où pour guérir, il fallait avoir mal.» Le chirurgien français Alfred Velpeau ne disait-il pas, en 1839 encore: «La douleur et le bistouri du chirurgien sont des compagnons inséparables.»

Les hommes comme cobayes

Le docteur Cazalàa, passionné de l’histoire de l’anesthésie, s’amuse aussi de remarquer que «pour une fois, la pratique vétérinaire a bénéficié des cobayes qu’étaient les hommes». Car les techniques ont été longtemps développées sans essais préalables. On en tient pour exemple les chirurgiens de la fin du XIXe siècle, qui préparaient eux-mêmes les doses de cocaïne utilisées comme analgésique local (en particulier pour des opérations sur les yeux)… et qui se sont retrouvés cocaïnomanes avant même d’avoir pu identifier ce risque!

La pratique de l’anesthésie générale est finalement maîtrisée au cours du XXe siècle. «Une bonne anesthésie enlève la douleur et la conscience», rappelle le médecin retraité. Une anesthésie générale est ainsi composée de trois éléments: un hypnotique, qui rend le patient inconscient, un analgésique, qui supprime toute sensation de douleur, et un relaxant musculaire, en général du curare, qui facilite le travail du chirurgien. Le tout dosé sur mesure en fonction de chaque patient et suivi en temps réel par un médecin anesthésiste. Fini les pratiques empiriques, l’anesthésie est devenue science de précision!

Dossier
L'histoire sanglante de la chirurgie

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