Aimeriez-vous qu’un ange gardien veille sur vous jour et nuit? Qu’il vous avertisse si vous risquez de tomber malade, si vous êtes trop fatigué pour prendre le volant, si l’air que vous respirez est dangereusement pollué? Probablement. Accepteriez-vous pour autant que cet ange gardien recueille en permanence des informations sur votre état physique et mental, et qu’il les stocke dans des bases de données accessibles à des tiers? C’est moins sûr…

Cette double interrogation est au cœur du projet de recherche «Guardian Angels for a smarter life», qui faisait récemment l’objet d’un colloque à Zurich, organisé par l’Académie suisse des sciences techniques. L’objectif de ce projet? Concevoir un réseau de capteurs miniaturisés, qui pourraient être glissés dans nos vêtements ou bijoux, et seraient capables d’enregistrer toutes sortes de paramètres d’intérêt pour notre santé et notre sécurité.

Coordonné par des scientifiques de l’EPFZ et de l’EPFL, le projet «Guardian Angels» figure parmi les «Flagships», ces six ambitieux programmes de recherche consacrés aux technologies de l’information, qui ont été retenus par l’Union européenne pour faire l’objet d’une étude de faisabilité. Deux d’entre eux seront sélectionnés au début de l’année 2013, et bénéficieront alors d’un financement de 1 milliard d’euros, répartis sur dix ans.

Si leur projet est retenu, les chercheurs ont l’intention de développer trois générations successives de Guardian Angels. La première enregistrerait chez le porteur des caractéristiques physiques telles que le rythme cardiaque ou le taux de sucre dans le sang. «Ces capteurs non invasifs seraient placés au contact de la peau et effectueraient leurs mesures en continu», explique Adrian Ionescu, professeur en micro et nanoélectronique à l’EPFL et l’un des responsables du projet. A partir de certains seuils, ces petits dispositifs préviendraient la personne qui les porte qu’elle doit consulter un médecin. Le public cible de cette première génération de capteurs? Les personnes âgées et celles qui souffrent de maladies chroniques, comme le diabète. Des prototypes pourraient être disponibles une année seulement après le début des recherches.

La deuxième génération de Guardian Angels servirait à mesurer des données issues de l’environnement: le taux de pollen dans l’air ou le niveau de pollution, par exemple. Enfin, à l’issue du projet, ce sont des Guardian Angels «émotionnels» qui devraient voir le jour. Ils pourraient notamment évaluer l’état de stress des personnes dont la profession exige un haut niveau de sang-froid, comme les chirurgiens. Plus ambitieux encore, cette dernière génération permettrait aux personnes paraplégiques de communiquer par l’intermédiaire de leurs mouvements oculaires ou d’ondes céré­brales.

Pour concevoir ces différents Guardian Angels, les 14 partenaires du projet devront relever un certain nombre de défis technologiques. L’un d’entre eux consistera à combiner dans un même dispositif miniaturisé plusieurs composants: le capteur lui-même, mais aussi un processeur pour traiter les données recueillies, une mémoire pour les enregistrer, une technologie de communication sans fil, et enfin une source d’énergie pour alimenter le tout.

Afin que leurs utilisateurs n’aient pas besoin de changer les piles, ces microdispositifs devront également être autonomes d’un point de vue énergétique, ce qui représente une des autres difficultés techniques du projet. «Nous envisageons plusieurs sources d’énergie pour les faire fonctionner: celle du soleil, celle issue de nos mouvements, grâce à des matériaux piezoélectriques (ndlr: qui produit de l’électricité sous l’effet d’une pression), ou encore celle générée par la différence de température entre notre peau et le milieu extérieur, l’énergie dite thermoélectrique», énumère Christofer Hierold, spécialiste des nanosystèmes à l’EPFZ et l’autre coordinateur du projet. Plusieurs de ces sources d’énergie seraient combinées, afin que les capteurs fonctionnent jour et nuit, y compris au cours du sommeil de leur porteur!

Pour qu’ils puissent faire fonctionner un Guardian Angel, les performances de ces différents récolteurs d’énergie devront encore être améliorées d’un facteur 100, au cours du projet. Par ailleurs, la consommation des composants électroniques devra être réduite d’un facteur 1000. Des objectifs ambitieux mais atteignables, selon les physiciens, qui insistent sur l’importance de l’effort de recherche actuellement consacré, au niveau mondial, à ces questions d’efficacité énergétique.

Au-delà de la faisabilité du projet «Guardian Angels» se pose la question de son acceptabilité sociale. Les utilisateurs de ces objets pourraient en effet redouter de voir leurs données personnelles diffusées en dehors de leur sphère privée: de telles informations pourraient notamment intéresser leurs compagnies d’assurance! Afin d’anticiper ces problèmes, un comité d’éthique a été mis sur pied par les responsables du projet, et plusieurs solutions sont d’ores et déjà envisagées pour protéger la vie privée des usagers. «Nous pourrions doter nos capteurs d’interrupteurs, afin qu’il soit possible de les éteindre à la demande», avance Christofer Hierold. Autre piste: définir clairement qui aurait accès aux données, selon leur sensibilité. Certaines informations seraient ainsi purement personnelles, d’autres réservées au médecin traitant, d’autres encore accessibles à une plus large communauté.

Dans ces conditions, les Guardian Angels ont-ils réellement le potentiel de s’installer dans nos vies? Pourquoi pas? répond le sociologue Olivier Glassey de l’Université de Lausanne, spécialiste des nouvelles technologies. D’après lui, ces dispositifs ont plusieurs avantages, qui devraient favoriser leur acceptation: leur petite taille, leur facilité d’utilisation et leur autonomie notamment. Les plus jeunes, surtout, pourraient les adopter facilement.

Le sociologue voit tout de même des risques dans la systématisation de ces équipements: «Il ne faudrait pas, par exemple, que les gens renoncent à aller chez le médecin parce qu’ils ont accès directement à leurs données de santé», prévient-il. Le projet «Guardian Angels» possède cependant à ses yeux un immense avantage: s’il devenait réalité, il supposerait qu’une réflexion collective soit menée autour de la question de la protection de la vie privée à l’ère des nouvelles technologies. Un débat dont l’enjeu apparaît en effet trop important pour que notre société en fasse l’économie.

Afin que le capteur fonctionne jour et nuit, plusieurs sources d’énergie seraient combinées