Animaux

Et si les animaux étaient altruistes?

Non, la vie ne se réduit pas à une lutte acharnée qui favorise les plus forts. De nombreux animaux jouent «collectif». De l’éléphant à la fourmi, passage en revue de quelques comportements qui laissent penser que les animaux s'entraident 

En ces jours de fêtes, Le Temps consacre une série d'articles à l'altruisme.

Retrouvez ici les chapitres précédents: 

La vie sauvage, un monde de brutes? On imagine volontiers les relations entre les êtres vivants comme une lutte pour la survie dans laquelle tous les coups sont permis. Une vision dévoyée de la théorie de l’évolution de Charles Darwin, véhiculée par la doctrine politique et économique du darwinisme social. Pourtant, les exemples de coopération abondent dans le monde animal. Qu’il s’agisse de mammifères, mais aussi d’insectes ou même de microorganismes, la plupart des êtres vivant en groupe ont développé des formes de collaboration. S’entraider peut être bénéfique à tous les partis, par exemple lorsque des orques s’associent pour chasser et améliorent ainsi leurs chances de se nourrir et in fine de survivre.

Existe-t-il pour autant d’authentiques comportements altruistes dans le monde animal? «L’altruisme correspond à un acte désintéressé, sans autre bénéfice que d’améliorer l’état de l’autre, souligne Jennifer Mcclung, éthologue à l’Université de Neuchâtel. Chez les animaux, cela s’observe surtout dans les soins que les parents apportent à leurs petits, alors que l’être humain peut se montrer altruiste avec de parfaits inconnus.» Les experts ne sont donc pas tous d’accord pour parler d’altruisme chez les animaux. Certaines observations et expériences sont pourtant troublantes… Plongée dans l’univers de ces animaux qui se plient en quatre pour les autres.

Le chimpanzé protecteur

Généreux, nos cousins les singes? Dans leur milieu naturel, il arrive que des chimpanzés viennent en aide à des blessés ou adoptent des jeunes abandonnés. Des expériences menées en captivité vont dans le même sens. Quand on leur offre le choix entre deux jetons de couleur, les capucins préfèrent celui qui leur permettra de partager une récompense avec un camarade, plutôt qu’un autre jeton réservant à eux seuls le butin de grains de raisin. Le célèbre primatologue néerlandais Frans de Waal, qui documente ces comportements depuis vingt ans, est convaincu que les primates suivent des impulsions altruistes basées sur l’empathie, soit la capacité à ressentir les émotions des autres. Une opinion qui n’est pas uniformément partagée. Les résultats de certaines expériences pourraient être le fruit d’un conditionnement, plutôt que la preuve d’une intention louable…

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L’éléphant empathique

Un éléphant apeuré est rassuré par un congénère, grâce à quelques gazouillis et autres caresses de trompe. Un éléphanteau bloqué dans un fossé parvient à en sortir avec l’aide d’un individu plus âgé. Un groupe de pachydermes reste plusieurs jours auprès d’un individu mort, comme pour lui rendre un dernier hommage. Les éléphants figurent parmi les animaux dont les liens sociaux sont les plus développés. Nombre de leurs comportements donnent à penser qu’ils sont capables de ressentir de l’empathie. Mais sont-ils vraiment enclins à agir pour le bénéfice de l’autre sans rien attendre en retour? Ou interprète-t-on trop leurs agissements à travers le prisme de la moralité humaine?

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La fourmi collective

Des ouvrières qui travaillent toute leur vie pour nourrir une descendance qui n’est pas la leur et des soldats qui vont volontairement au casse-pipe pour défendre leur communauté: ces exemples de don de soi poussé à l’extrême existent bel et bien… chez les insectes sociaux. Le comportement bizarre des abeilles, fourmis et autres termites questionnait d’ailleurs déjà Darwin, le père de la théorie de l’évolution. Mais il existe bien une explication. Contrairement à la majorité des êtres vivants, qui transmettent leurs gènes par le biais de la reproduction, les insectes sociaux favorisent la propagation de leur patrimoine héréditaire en protégeant les individus auxquels ils sont apparentés. On est donc loin de l'altruisme au sens où l’entend l’être humain: la prévenance des fourmis relèverait plutôt d’une forme de programmation génétique.

Le rat bienfaiteur

A l’aide! Si un rat voit un de ses congénères enfermé dans un tube en plastique, il va essayer de le libérer, même s’il doit ensuite partager sa nourriture avec lui. Mais peut-être le sauveur souhaite-t-il juste de la compagnie? Une recherche publiée dans Animal Cognition en 2015 suggère que c’est bien la détresse de son prochain qui incite le rongeur à agir. Un rat va ouvrir une trappe dans la paroi d’un aquarium en plexiglas si cela permet à un autre rat de se hisser hors de l’eau. Alors que le même rat ne va pas intervenir si son congénère est au sec dans le même dispositif! Le rongeur aidera d’autant plus vite son acolyte s’il a déjà lui-même fait l’expérience désagréable de l’aquarium. Reconnaître chez l’autre une situation difficile et trouver un moyen de lui venir en aide: des compétences étonnamment sophistiquées, même pour un animal réputé malin.

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La bactérie héroïque

Un pour tous et tous pour un: certaines bactéries sont en effet prêtes à se sacrifier pour la communauté. Lorsqu’une population d’Escherichia coli est soumise à une dose croissante d’antibiotiques, seules certaines acquièrent une résistance. Mais une étude parue dans la revue Nature en 2010 a montré que ces E. coli résistantes aidaient leurs voisines à survivre, en sécrétant des substances qui leur permettent de se défendre. Il arrive que des bactéries E. coli aillent jusqu’à se suicider, ce qui limite la propagation d’un virus au sein de leur population, comme l’a montré une recherche suisse parue en 2013 dans la revue Proceedings of the Royal Society B. Ces êtres microscopiques étant dépourvus de système nerveux, ce type de comportements ne relève pas d’un choix conscient. Mais il révèle bien l’intérêt des mécanismes altruistes pour la communauté.

La baleine chevaleresque

La scène se déroule dans les eaux glaciales de la péninsule Antarctique. Un groupe d’orques nagent côte à côte. Elles ont repéré un phoque bien gras, réfugié sur un bloc de glace flottant. Leur technique de chasse consiste à générer une vague qui va déstabiliser le bloc. Une fois le phoque à l’eau, elles n’auront plus qu’à le croquer! Mais voilà qu’un acteur inattendu surgit: une baleine à bosse. Elle s’interpose entre la proie et ses prédateurs, frappe l’eau de sa queue énorme, et sort momentanément le phoque de l’eau d’un délicat revers de la nageoire. Il parviendra ainsi à s’échapper. Après avoir assisté à cette surprenante altercation, un biologiste américain a lancé une enquête sur les interactions entre baleines à bosse et orques, dont il a publié les résultats dans Marine Mammal Science en 2016. Sur les 115 cas qui lui ont été rapportés, il en a identifié une trentaine où une baleine semble être délibérément intervenue pour stopper une attaque. Qu’une baleine réagisse ainsi lorsqu’un de ses petits est visé n’est pas surprenant. Qu’elle sauve un individu d’une autre espèce s’explique plus difficilement, car cela ne lui apporte rien. Il est probable que la baleine soit habituée à intervenir dès qu’elle repère une attaque d’orques, peu importe la proie ciblée. C’est en quelque sorte par inadvertance qu’elle se montrerait altruiste envers d’autres espèces.

Le corbeau partageur

Par un froid hiver des années 1980, le biologiste Bernd Heinrich se promène dans une forêt de l’Etat américain du Maine lorsqu’il assiste à une étrange scène, devenue célèbre dans sa discipline. Des jeunes corbeaux qui ont trouvé une carcasse d’élan appellent leurs congénères par des cris, comme pour les inviter au festin. Pourquoi vouloir partager? Il est probable que ces oiseaux s’allient à leurs semblables non pas pour leur faire plaisir, mais pour éviter de se faire déloger par de plus gros animaux. Au-delà de cette anecdote, une recherche publiée en octobre 2016 dans la revue Biology Letters a montré que les pies étaient capables d’actionner un levier pour distribuer de la nourriture aux membres de leur groupe, même si elles-mêmes n’en profitaient pas. Les corvidés, dont font partie les corbeaux et pies, étaient déjà connus pour leurs multiples talents, ils pourraient aussi être les plus altruistes des oiseaux.

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