L'«intelligence» animale est un sujet d'étude très prisé. Mais aussi très délicat. La tentation d'attribuer aux animaux des intentions qu'ils n'ont pas est grande, et les scientifiques sont amenés à prendre des luxes de précautions pour éviter toute interprétation erronée. Des travaux ont été publiés ce mois-ci sur des dauphins échangeant des messages personnels, des chimpanzés qui râpent leur nourriture et un perroquet qui répond en anglais aux questions que lui pose sa maîtresse (lire en page 2). Ces trois espèces sont les plus étudiées quant à leurs capacités cognitives. Et pour cause. Les premiers possèdent des moyens de communication manifestement très complexes; les deuxièmes sont inventifs et habiles dans le maniement d'objets à des fins utiles; et les troisièmes parviennent à reproduire très justement la voix humaine. Mais peut-on pour autant parler d'intelligence?

«Nous ne parlons pas de l'intelligence des animaux mais de leurs facultés cognitives, explique Jacques Vauclair, psychologue et directeur de recherche au Centre de recherche en neurosciences cognitives du CNRS à Marseille. Le mot intelligence est galvaudé. Il n'est pas définissable et ne peut pas être utilisé dans une démarche scientifique. Les facultés cognitives, telles que la reconnaissance d'objets ayant une certaine forme, la capacité d'évaluer une quantité, de résoudre des problèmes divers, peuvent être testées et les expériences reproduites de manière contrôlée.»

Mais cette précision ne permet pas toujours d'éviter un biais très fréquent dans l'étude des animaux, surtout des animaux dressés: l'effet «Klever Hans». Hans est un cheval qui a vécu à Berlin vers 1900. Son maître, un professeur de mathématiques, découvre un jour que son animal est capable de compter. Il frappe par exemple avec son sabot le nombre de coup qui correspond au résultat d'une addition. Très vite, Hans est exhibé dans toute l'Allemagne. Les experts ne décèlent aucune tricherie.

Arrive alors un psychologue du nom d'Oskar Pfungst. Très vite, il s'aperçoit que le cheval ne comprend ni les questions ni les réponses aux problèmes qui lui sont posés. Le psychologue effectue des tests en double-aveugle et avec des vitres sans tain soustrayant le maître et le public à la vue du cheval. Il arrive ainsi à la conclusion que Hans utilise des indices inconscients et imperceptibles fournis par son entraîneur ou le public. Selon lui, le cheval utilise des mouvements légers de la tête de son maître ou bien ceux créés par le relâchement involontaire de la tension du public lorsqu'il a donné le nombre correct de coups de sabot. Hans interrompt sa frappe.

Les chercheurs sont conscients de cet écueil et ont développé des outils pour sauvegarder l'objectivité de leur analyse du comportement animal. L'usage du langage, prépondérant dans l'étude du raisonnement humain, n'est pas disponible dans l'investigation des comportements des espèces animales – le perroquet, s'il prononce des mots, ne «parle» pas au sens strict du terme. Les scientifiques ont alors recours à l'observation répétée des réactions des animaux pour en découvrir les régularités et tentent de «formater» au mieux les expériences pour en éliminer toute trace d'ambiguïté.