La détermination de la biologiste Anita Studer est née au cours d’une nuit sans sommeil. La veille, l’étudiante de 32 ans, passionnée d’ornithologie, a fait une incroyable découverte dans la forêt brésilienne de Pedra Talhada. Celle d’un oiseau dont les dernières observations remontaient à 1881. Sa joie d’apercevoir un Anumara forbesi, un passereau rare qui ne vit qu’en Amérique du Sud, n’a été que de courte durée. Les mots de son professeur résonnent encore: «Ce sera un excellent sujet d’étude pour votre master. Mais faites vite, car dans dix ans il n’y aura plus de forêt.» A l’aube des années 1980, elle réplique: «Je vais d’abord sauver cette forêt et j’aurai ensuite toute ma vie pour l’étudier.» Et elle l’a fait.

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Pour partager son histoire et souligner l’importance des programmes de recherches dans son combat, l’Université de Genève a invité Anita Studer le 6 février dernier. Durant ses études, la docteure en biologie s’est perchée en haut d’un arbre pendant trois cents heures pour observer les comportements de différents oiseaux, dont des toucans, des aras, et même la harpie féroce, un rapace impressionnant sur lequel circulaient de nombreuses légendes. 

En quête d’arguments

Entre le dérèglement climatique, les ravages du braconnage et la volonté des propriétaires terriens d’étendre les zones de pâturage de leur bétail, «j’ai surtout observé la souffrance de ces espèces face à la perte de leur habitat naturel», résume-t-elle en introduction de sa conférence. Elle essaye alors d’alerter les maires des sept villages voisins, «mais la sauvegarde des oiseaux, aussi beaux soient-ils, était loin d’être leur priorité», concède-t-elle. 

La forêt de Pedra Talhada longe la côte est du Brésil et tire son nom de la falaise en granit qui la domine. C’est un fragment de la forêt atlantique, dont la surface s'est réduite de 95% par rapport à son étendue d'origine, indique Anita Studer. Elle est située dans ce que l’on appelle «le polygone de la sécheresse». «Il peut ne pas y pleuvoir pendant des mois, ce qui entraîne la mort de milliers d’animaux d’élevage, précise-t-elle. Avec un ingénieur hydrologue, nous avons cartographié les sources d’eau présentes dans cette forêt. Nous en avons trouvé 169 et, du même coup, un argument irréfutable: préserver la forêt revient à garantir un accès à l’eau potable aux 300 000 habitants de la région.»

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Si certains maires y voient un argument électoral, d’autres restent sceptiques. Anita Studer propose alors un troc à l’un d’entre eux: si vous arrivez à convaincre vos collègues réticents, je m’engage à reconstruire l’école en ruine. Des pans de la forêt lui sont confiés le 1er mai 1985. «Quinze jours après, je rentrais à Genève pour fonder l’association Nordesta et rechercher des fonds», raconte-t-elle avec entrain. Elle décide de prouver la richesse de cette forêt d’un point de vue scientifique. Elle contacte pour cela le Jardin botanique et l’Université de Genève et leur demande de réaliser des inventaires de sa faune et de sa flore.

L’objectif: rendre visibles les espèces qui sont endémiques, c’est-à-dire qui n’existent pas ailleurs que dans cette forêt. «La connaissance amène la conservation», dit-elle. La biologiste et ses collaborateurs ont découvert des dizaines d'espèces à ce jour – orchidée, liane, grenouille, champignon ou encore coléoptère. Les scientifiques ont aussi mis au jour 22 espèces d’oiseaux mentionnées sur la liste rouge de celles qui sont menacées d’extinction au Brésil.

Un îlot de forêt dans un océan de déboisement

Ces inventaires sont devenus publics via la parution d’un livre illustré, publié en 2015 en portugais et en 2018 en français. Des chercheurs ont également réalisé un «relevé hectare» de la forêt de Pedra Talhada, un outil de modélisation qui permet de faire des prédictions. «Par exemple, si une plante en voie de disparition pousse dans les pentes, à l’ombre et à trois mètres d’un ruisseau, nous chercherons un emplacement qui réponde à ces critères pour récolter des graines», détaille-t-elle.

Un pari gagnant, car en 1989, le gouvernement offre à la forêt de Pedra Talhada le statut de «réserve biologique fédérale». Seulement, les propriétaires terriens poursuivent le défrichement dans la région. Anita Studer se rend compte que pour que cela cesse, il faut avant tout sensibiliser la population locale. «La forêt est perçue comme un lieu dangereux et sa richesse totalement ignorée, indique-t-elle. Les locaux doivent se l’approprier et la comprendre pour vouloir la protéger.» Elle crée des ateliers de formations professionnelles, un centre médical, mais surtout une pépinière car «rien n’est plus efficace pour respecter un arbre que de l’avoir planté», assure-t-elle.

Pedra Talhada est aujourd’hui un îlot de forêt de 4500 hectares, perdu au milieu d’un océan de déboisement. La priorité de la scientifique est désormais de créer un réseau de corridors tout autour de la réserve pour qu’il y ait un échange génétique avec les forêts voisines. «Le couloir est très fin, entre 10 et 30 mètres de large, mais il comprend 50 espèces d’arbres natives différentes», précise-t-elle. L’association a déjà réalisé 40 kilomètres de couloirs forestiers en plantant plus de deux millions d’arbres. Un modèle répliqué dans d’autres régions brésiliennes.

Anita Studer a consacré la majeure partie de sa vie à ce bout de forêt tropicale et continue à se rendre sur place cinq mois par an pour vérifier l’avancée des projets. Elle délègue l’organisation à des responsables locaux, mais poursuit la recherche de donateurs et l’écriture des rapports. Et d’indiquer, comme un pied de nez à son voyage d’étude: «Je suis en train de finaliser un livre scientifique sur les oiseaux rapaces.»