Les mesures de quarantaine sont nées au XIV à Raguse, l’actuelle Dubrovnik, et ont été appliquées depuis notamment dans les fameux lazarets de triste mémoire. Que penser de
ces dispositifs de confinement – qui s’avèrent relever du casse-tête pour les pouvoirs publics – dans notre société hyper-connectée? L’avis d’Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS à Paris.

Le Temps: Sur les mesures à prendre, sur la portée de l’épidémie, les experts et les politiques se divisent – quand ils ne font pas volte-face. Comment analysez-vous ces incertitudes?

Anne-Marie Moulin: En me plongeant dans les récits des épidémies du passé, je retrouve une certaine sérénité. Hésitations et flottements, inquiétudes et panique sont des réactions familières. Au XXIe siècle, nous sommes dotés de tous les outils modernes d’information et de communication. Mais ces mêmes outils, en relayant en continu la propagation de l’épidémie, les pays touchés, le nombre de morts… amplifient l’angoisse. Les médias eux-mêmes entretiennent cette peur, relayée par les réseaux sociaux.

Ce qui m’étonne, c’est que les gens ont bien d’autres soucis quotidiens. Et pour le moment, le virus a très peu d’impact sur leur vie. Peut-être faut-il voir, dans cette peur collective, une forme de «vide mental» propre à nos sociétés contemporaines… Ou bien encore, et paradoxalement, la redécouverte de notre destin commun d’êtres vivants.

L’Italie a mis en quarantaine des villes entières. L’épidémie «a changé de dimension, il faut se préparer à des mesures de confinement en France», a déclaré au «Monde» l’épidémiologiste Arnaud Fontanet. Et en Suisse?

En Suisse comme en France, on ne peut exclure le recours à de telles mesures contraignantes: isolement à domicile, mise en quarantaine, annulation des rassemblements publics, fermeture d’écoles… L’idée est de restreindre les contacts sociaux, en espérant ralentir la propagation du virus.

D’un autre côté, les récits des épidémies passées le montrent: les virus ont une courbe évolutive, puis l’épidémie finit par s’éteindre. On ne sait généralement pas pourquoi, ni prédire quand le mal prendra fin. Les changements de saison jouent parfois, comme pour les épidémies de pestes anciennes, de polio ou de méningite. Mais ce n’est pas tout. La grande grippe espagnole de 1918-19, par exemple, s’est déroulée en deux vagues successives: une première, pas trop méchante, et une seconde, ravageuse. Pourquoi? La réponse reste incertaine.

«L’épidémie maîtrisable tourne à la pandémie», estimait le 25 février Marc Lipsitch, de l’Ecole de santé publique de Harvard. «Il n’y a aucune raison de s’alarmer», déclare deux jours plus tard Didier Pittet, des HUG. A qui se fier?

Les experts comme les pouvoirs publics sont partagés entre deux craintes: en faire trop, ou ne pas en faire assez. Prenons la fermeture des frontières, dont on parle beaucoup. C’est une décision à double détente. Certes, en fermant les frontières, on diminue le risque de transmission. Mais on risque de provoquer une panique, sans compter les conséquences économiques et politiques. Et puis, par définition, une frontière n’est jamais étanche: il y a toujours des transgressions.

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Face à une épidémie de grande ampleur, serait-on prêt?

Là encore, les réponses politiques sont ambivalentes. Tout est en place, ont affirmé les autorités sanitaires françaises [mais aussi suisses]. «Le monde n’est tout simplement pas prêt», a jugé de son côté l’expert de l’OMS Bruce Aylward, qui a dirigé la mission conjointe OMS-Chine, le 25 février. Pour ma part, je pense que si les foyers épidémiques se limitent à quelques dizaines de cas, le système sanitaire et hospitalier français saura y faire face. Mais si l’épidémie enflait, ce système, déjà sous tension, risquerait d’être débordé. En Suisse, le système sanitaire et hospitalier me semble très performant.

Que nous montre l’histoire sur le bien-fondé des quarantaines?

C’est à Raguse [actuelle Dubrovnik] en 1377, puis à Venise en 1423, que sont nées les premières mesures de quarantaine. Ces villes portuaires de l’Adriatique commerçaient intensivement avec l’Orient. Pour protéger l’Europe de la peste, tout navire en provenance d’une zone infectée se voyait imposer un isolement de 30 ou 40 jours (d’où le terme de «quarantaine»). Au fil des épidémies, ce délai a sans cesse été revu. Pour les épidémies de choléra, à la fin du XIXe siècle, il a été réduit à quelques jours.

La pièce maîtresse du dispositif de quarantaine, jusqu’au début du XXe siècle, était le lazaret. Entouré de murs épais, ce type d’établissement enfermait les malades contagieux, ou supposés tels. Mais dans ces lieux souvent sordides, les conditions de vie étaient épouvantables. Tous les internés aspiraient à s’évader. Ils s’échappaient souvent en soudoyant les gardiens…


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Dans un lieu vaste et confortable, cela peut très bien se passer. D’ailleurs, les personnes rapatriées de Chine qui ont été mises en quarantaine dans le sud de la France ou dans le Calvados, ont expérimenté des formes modernes de lazarets. Mais quand les gens sont entassés dans des taudis, dans de mauvaises conditions, la quarantaine vire au drame. La promiscuité entre personnes infectées et non infectées multiplie le risque de contamination.

Enfin, la contrainte peut être contournée. Un des plus fameux exemples est celui du Grand Saint-Antoine. Le 25 mai 1720, de retour du Levant, le navire devait accoster à Marseille, chargé d’étoffes, après une traversée marquée par de nombreux décès. Suspect, l’équipage a été mis en quarantaine. Mais il a débarqué clandestinement la précieuse cargaison. Une terrible épidémie de peste s’est ensuivie, causant plus de 90 000 morts.

Avec cette nouvelle épidémie, le mot «quarantaine» connaît un retour en grâce…

Lors des épidémies d’Ebola, en 2013-2016, l’OMS avait soigneusement évité d’utiliser ce mot. Elle préconisait «l’isolement communautaire» des sujets-contacts: autrement dit, un confinement à domicile. Les autorités demandaient (ou imposaient) aux gens de rester calfeutrés chez eux. Lorsque des signes de maladie apparaissaient, ils étaient conduits dans un centre de traitement ou à l’hôpital. Ce confinement à domicile paraît plus efficace que la quarantaine collective. Mais la stratégie a son revers: le risque, si les réseaux de solidarité fonctionnent mal, de laisser des personnes isolées mourir de faim chez elles. La Chine a adopté cette quarantaine à domicile.

La Chine n’est pas un modèle de démocratie sanitaire. Plus soucieuses des droits de l’homme, les démocraties peuvent-elles se défendre aussi bien contre les épidémies?

C’est une vraie question. Peut-on établir un lien entre les mises en quarantaine et les régimes autoritaires? Au XIXe siècle, François Broussais, médecin français, trouvait déjà que les quarantaines avaient un lien avec le despotisme. En 1948, l’historien Erwin Ackerknecht a repris cette théorie. Les nazis étaient terrifiés par les épidémies. Le diagnostic de rougeole a paradoxalement sauvé des enfants du Vél’d’Hiv: ils n’ont pas été déportés.

Face à une épidémie, les régimes autoritaires auraient davantage tendance à user de moyens coercitifs. Les régimes libéraux, eux, seraient plus enclins à privilégier d’autres types de mesures comme l’assainissement urbain. Aujourd’hui, la Chine veut apparaître comme un bon élève de la santé publique. Elle donne l’exemple avec ses mises en quarantaine. Mais en pratique, comment cela se passe-t-il: les contrevenants encourent-ils des amendes, des peines de prison? Un tel régime peut-il vraiment déployer la transparence qui nourrit la solidarité et garantit l’adhésion populaire?