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Les antidépresseurs affectent la santé mentale des poissons

Chaque jour, des microparticules de médicaments sont déversées dans les ruisseaux, affaiblissant le système immunitaire, la fertilité, la mémoire ou encore le comportement de certaines espèces

Antifongiques, antimicrobiens, antibactériens ou encore pilules contre la douleur, la fertilité ou l’insomnie. Chaque jour, de nombreux médicaments ingurgités par les humains se déversent dans les égouts, via les canalisations des toilettes. Ces microparticules sont ensuite acheminées vers les usines régionales de traitement des eaux usées. La majorité de ces structures n’étant pas conçues pour traiter ces produits chimiques, ces substances sont ensuite évacuées dans les rivières et les ruisseaux alentour.

Ces médicaments ont un impact sur la santé mentale et le développement des animaux aquatiques, explique The Atlantic. Les espèces vivant dans les cours d’eau autour des usines de fabrication de produits pharmaceutiques, des hôpitaux ou de certaines infrastructures d’assainissement sont les plus touchées par ce type de pollution.

Lire l’article original de «The Atlantic»: Human Drugs Are Polluting the Water — And Animals Are Swimming in It

S’il est difficile d’avancer des chiffres, les scientifiques estiment que le volume de produits pharmaceutiques présents dans l’eau douce pourrait plus que doubler d’ici à 2050. Ces dernières années, des traces de certains produits ont même été retrouvées dans les eaux de surface de l’océan Atlantique.

Jean-François Rubin, directeur de la Maison de la rivière à Tolochenaz (VD) et professeur de biologie, contacté par Le Temps, attire l’attention sur les risques liés à la présence de ces perturbateurs endocriniens, notamment dans les rivières suisses. «C’est une menace sournoise, car ces substances sont invisibles. Elles affaiblissent le système immunitaire et diminuent la fertilité des espèces. Les moyens technologiques pour filtrer ces produits existent, mais ce sont des infrastructures chères et encore peu répandues. En attendant, certaines populations disparaissent.»

Changements cognitifs

Fortement exposé aux benzodiazépines – comme le Valium ou le Xanax, utilisés pour traiter l’anxiété –, le saumon est particulièrement concerné par cette pollution marine. Né en eau douce, il migre chaque printemps vers la mer, où il vit jusqu’à l’âge adulte. Une fois arrivé à maturité, il remonte les cours d’eau jusqu’à son lieu de naissance pour se reproduire. Mais depuis plusieurs années, certains saumoneaux d’Atlantique migrent presque deux fois plus rapidement vers le large que leurs homologues non médicamentés.

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Ainsi, ils parviennent au large des côtes dans un état sous-développé, avant que les conditions saisonnières ne soient optimales. «Habituellement, les saumoneaux ne manifestent pas un tel enthousiasme. Ils se déplacent généralement la queue en avant, comme s’ils étaient réticents, détaille le magazine américain. Il semblerait donc qu’ils subissent un changement cognitif et peut-être même émotionnel qui les incite à prendre la mer.»

C’est une menace sournoise, car ces substances sont invisibles. Elles affaiblissent le système immunitaire et diminuent la fertilité des espèces

Crevettes sous Prozac

D’autres espèces font l’objet d’études en laboratoire. Ainsi, il a été observé que les antidépresseurs entravaient l’apprentissage et la mémoire de la seiche. Le Prozac – un antidépresseur agissant notamment sur les troubles obsessionnels compulsifs – inciterait les crevettes à nager vers une source lumineuse. Une pratique dangereuse étant donné que de nombreux prédateurs chassent dans les zones ensoleillées. Les amphétamines, elles, modifieraient considérablement le développement des insectes aquatiques, rapporte The Atlantic.

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L’année dernière, une étude australienne publiée dans la revue Nature Communications révélait la présence de soixante composés pharmaceutiques chez des invertébrés aquatiques et des araignées dans six cours d’eau près de Melbourne, en Australie. L’ornithorynque et la truite brune, leurs principaux prédateurs, consommeraient ainsi près de la moitié de la dose de médicaments recommandée chaque jour pour les humains, dont des antidépresseurs. L’étude souligne toutefois la difficulté de savoir comment ces médicaments et leurs combinaisons affectent la faune.

Des poissons transgenres

La pilule contraceptive a également un impact néfaste sur les poissons, au travers des hormones qui se déversent en permanence dans les cours d’eau. D’après une étude de l’université britannique d’Exeter concernant cinquante rivières anglaises, parue en 2017, près d’un poisson d’eau douce mâle sur cinq serait devenu transgenre en raison de cette pollution marine.

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Certains d’entre eux posséderaient une qualité de sperme affaiblie et présenteraient un comportement moins agressif et compétitif, ce qui rend leur reproduction difficile. Leurs descendants risquent d’être encore plus sensibles aux effets de ces substances chimiques, souligne l’étude.

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