Risques naturels

Après une inondation, les zones à risque se repeuplent davantage dans les pays censément protégés

Après une crue catastrophique, la densité de recolonisation des zones inondables est d’autant plus élevée que les pays se sont équipés de barrages, de digues ou de réservoirs, révèlent les données satellitaires de l’éclairage nocturne, analysées dans 16 pays

«Une nuit de la douzième année, l’inondation périodique noie le bétail, emporte les habitations. Soutenant sa femme, conduisant deux de ses enfants, portant le troisième, il s’enfuit dans la coulée de la boue primordiale», raconte André Malraux dans La métamorphose des dieux (1957). Chaque année, ce type de drame affecte des millions de personnes à travers le monde. «Entre 1980 et 2014, les inondations ont provoqué 226 000 décès et causé des pertes économiques directes évaluées à plus de mille milliards de dollars (valeur 2014)», écrivent les auteurs d’une étude publiée le 22 août dans la revue Science Advances. «Les inondations sont l’un des risques naturels les plus dévastateurs, et leur impact négatif s’est aggravé ces dernières décennies dans de nombreuses régions du monde.»

Cette équipe de l’Université d’Uppsala (Suède) s’est intéressée à l’un des moyens de prévention les plus évidents contre ces catastrophes: éviter de s’installer dans les zones inondables – notamment à proximité des rivières à risque. Encore faut-il disposer de solutions alternatives… Et ne pas se sentir trop protégés. Car paradoxalement, si la population se croit à l’abri grâce à des systèmes de protection tels que des digues ou réservoirs de contrôle, elle tend plus facilement à se réinstaller près des rivières à risque après une inondation.

A lire aussi:  L’Inde solidaire face aux inondations

Eclairage nocturne

Les chercheurs ont eu recours à une approche originale: ils ont analysé les données satellitaires de l’éclairage nocturne, sur la période 1992-2013, dans 16 pays du globe – Irlande, Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne, Autriche, Italie, République tchèque, Thaïlande, Vietnam, Chine, Egypte, Tunisie, Australie, Etats-Unis, Canada, Mozambique. L’équipe suédoise a ainsi saisi une «opportunité sans précédent»: la mise à disposition des séries annuelles de données d’éclairage nocturne, avec une résolution spatiale d’un kilomètre et une couverture quasi globale. Un moyen astucieux de suivre, au fil du temps, la densité des populations.

Puis les chercheurs ont confronté ces dynamiques de peuplement à deux catégories de données. D’une part, celles de la base internationale sur les catastrophes (Emergency Events Database), qui recense notamment les inondations sévères. D’autre part, le degré d’équipements mis en place contre les crues dans chaque pays, qui figure dans un inventaire global, FLOPROS, établi en 2016.

A lire aussi: Le climat suisse au cours du XXIe siècle sera radicalement différent

Verdict: au cours de la période étudiée, la proximité des habitations humaines avec les rivières a augmenté dans la plupart des pays. Pour autant, plus ces pays étaient confrontés à un grand nombre de décès et à des pertes économiques importantes en raison d’inondations dévastatrices, plus leurs populations s’éloignaient des rivières. Un constat à nuancer cependant selon le niveau d’équipements anti-crues.

En effet, après une inondation catastrophique, «les sociétés avec de faibles niveaux de protection anti-crues tendent à s’établir plus loin des rivières. Cet éloignement a pu contribuer à réduire leur exposition ultérieure à des inondations, relève Johanna Mård, de l’Université Uppsala, premier auteur. A l’inverse, les sociétés avec de hauts niveaux de protection (Etats-Unis, Pays-Bas) ne s’éloignent pas significativement des rivières à risque.»

Surfaces agricoles converties en bâti

«La conclusion de cette étude correspond à l’évolution qu’a connue la Suisse dans le passé, à la suite des grandes crues du Rhône ou du Haut-Rhin», analyse Carlo Scapozza, chef de la section «Protection contre les crues» de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). «Entre 1850 et 1950, la Suisse a corrigé le cours de ses fleuves dans la perspective de gagner des surfaces agricoles et de protéger la population contre des crues dévastatrices. Puis ces surfaces agricoles ont été converties en surfaces bâties: les gens se sont installés à proximité des fleuves. Leur exposition au risque d’inondation a alors augmenté de façon exponentielle.»

Mais en 1978 puis en 1987, deux crues majeures ont frappé la Suisse. «On a réalisé que ce système ne fonctionnait plus.» D’où une nouvelle loi votée en 1991: elle impose de «redonner aux cours d’eau leur largeur naturelle, autant que possible», soit un espace suffisant pour absorber la majorité des crues. La majorité, mais pas toutes: en 2005 et 2007, deux nouvelles grandes crues ont occasionné 3,7 milliards de francs suisses de dégâts. «Il y aura toujours des événements rares que les cours d’eau ne pourront absorber», rappelle Carlo Scapozza.

A lire aussi: La Suisse innove pour prévenir les dégâts d’eau

Face à ces débordements fatals mais exceptionnels, deux mesures sont apparues capitales: améliorer les alertes et la prévision des crues, mais aussi mieux cibler les opérations des forces d’intervention. «Clairement, le seul endiguement des cours d’eau ne peut suffire. Il faut développer une gestion intégrée du risque d’inondation.» Depuis 1991, cette gestion s’appuie sur des cartes des zones à risque, qui ont été dressées pour 97% des communes suisses. «Sept communes sur dix ont déjà mis ces cartes en application dans leur aménagement du territoire», se réjouit Carlo Scapozza.

Publicité