Nous voici au cœur de l’EFPL, dans les entrailles du Laboratoire d’algorithmes et systèmes d’apprentissage, le LASA. C’est ici l’univers d’Aude Billard, qui dirige ce labo depuis 2003. Ici, les doctorants s’affairent dans plusieurs salles parsemées de robots, certains à l’aspect humanoïde, d’autres plus abstraits, constitués avant tout de bras articulés de plusieurs tailles. Sur leurs écrans d'ordinateur, des lignes de code, à l’infini. «Malheureusement, je n’ai plus le temps de programmer moi-même les robots, sourit Aude Billard. Mais je suis derrière tous les premiers développements mathématiques en préparant, avec les doctorants, les équations initiales. C’est un travail collaboratif passionnant, nous réfléchissons ensemble aux idées et aux solutions à trouver.»

Il y a une dizaine de robots dans le laboratoire, qui compte une vingtaine de personnes. Mais des robots… pour quoi faire? «Notre mission, c’est de faire progresser les contrôleurs dits intelligents pour la robotique, lance la professeure. En clair, le but, c’est de réduire la charge de travail pour l’homme en transférant à la machine des activités pénibles, voire dangereuses.» Revenons aux deux bras articulés qui ont enlacé Aude Billard. «Pour le moment, ils ne sont capables de soulever que des charges légères, d’un kilo environ. Et ils le font en collaboration avec un homme, chacun soulevant le poids d’un côté. Mais nous pourrions rapidement développer des machines capables de transporter des charges de plusieurs dizaines de kilos… Les algorithmes sont les mêmes.»

Alléger le travail humain

Ses robots, Aude Billard rêve de les voir à l’œuvre sur des chantiers. «Malgré l’aide des machines actuelles, les hommes portent encore des charges très lourdes, dans un environnement bruyant et souvent dangereux. Je suis convaincue qu'ils pourront alléger leur travail et qu’ils pourront collaborer.»

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Les algorithmes qui les alimentent sont terriblement complexes. Car les machines doivent être capables de se mouvoir de manière semi-autonome et de travailler en bonne intelligence avec des humains. «Elles doivent avoir une très bonne perception de leur environnement immédiat et aussi adapter leur comportement en fonction d’événements imprévus… C’est compliqué mais passionnant», sourit la professeure.

Aude Billard l’affirme, ses machines ne vont pas remplacer les hommes. Mais elles pourraient, à terme, améliorer sensiblement notre qualité de vie. «Dans l’idéal, j’aimerais réduire notre temps de travail tout en conservant nos salaires actuels. Grâce à la technologie, nous n’avons pas arrêté de le faire ces dernières années. Nous passions, il y a longtemps, quatorze heures par jour à travailler dans les champs pour vivre, puis ce temps s’est réduit grâce à la mécanisation. Pourquoi ne pas envisager des journées de quatre heures en confiant une partie du travail pénible et répétitif à des machines?»

La professeure le concède, les attentes sont très fortes envers les robots. Et cela l’inquiète aussi. «Beaucoup imaginent que les robots sont déjà très performants et que nous pouvons les déployer dans toutes les usines. Mais cela prend du temps. Et j’ai un peu peur que les gens se lassent d’attendre. Pourtant, d’ici quelques années, de nombreux jobs pourraient être physiquement beaucoup moins exigeants. Et nos robots peuvent être utiles dans tant de domaines, comme en chirurgie pour assister les médecins.»

Et la relève féminine?

En attendant, Aude Billard court. Conseillère communale à Lausanne sous la bannière socialiste, mère de trois filles, elle parcourt aussi l’Europe pour animer des conférences et s’investit dans des projets de recherche au niveau du continent. Egalement à l’origine de trois entreprises, Pomelo, Didel et AICA, la professeure s’engage pour la relève féminine à l’EPFL. «Mais dans mon domaine, ce n’est vraiment pas facile. Dès qu’une doctorante avec les compétences requises postule, je l’engage, sourit-elle. Mais c’est rare. Les étudiantes ne sont hélas par très attirées par la robotique.»

Dotée d’une formation en physique, Aude Billard apprécie la diversité des profils actifs dans son laboratoire. «Chaque jour, j’apprends quelque chose de nouveau et c’est passionnant, détaille-t-elle. La robotique est un domaine très vaste, qui comprend aussi les neurosciences et les sciences cognitives.» Ses collaborateurs sont actifs au niveau de la théorie comme de la pratique, que ce soit pour développer une chaise roulante autonome, permettant à une personne de se tenir ensuite debout, ou des applications industrielles.

Et qui dit robot pense forcément à la société américaine Boston Dynamics, dont les machines, très agiles, suscitent autant la crainte que l’admiration. «Cette société est à la pointe, notamment pour la mécanique: être capable de faire sauter des robots requiert une puissance très importante, analyse la professeure. Je pense que cette entreprise, qui bénéficie en partie de financements publics, devrait partager ses travaux de recherche. Boston Dynamics aura toujours de l’avance. Mais si elle devait disparaître, ses travaux risqueraient aussi de s’évanouir, ce qui serait regrettable.»


Profil

1971 Naissance à Lausanne.

1995 Master en physique à l’EPFL.

1998 PhD en intelligence artificielle à l’Université d’Edimbourg.

2000 Professeure assistante au Département d’informatique de l’Université de Californie du Sud.

2004 Professeure assistante à l’EPFL, puis associée deux ans plus tard.

2013 Professeure à l’EPFL et directrice du Laboratoire d’algorithmes et systèmes d’apprentissage (LASA).