Le dimanche, elle va marcher dans la réserve des Grangettes et observe les oiseaux planer sur les marais, puis se poser sur une pierre afin de lisser leur plumage. Aurélie Berthet a tout d’une gentille écolo: elle ne mange pas de viande, fait du yoga et participe volontiers à des journées de ramassage des déchets. Une description en forme de cliché qui la fait rire, ce qui fait s’agiter les boucles brunes autour de son visage. Car si elle a choisi la science, c’est justement pour échapper au militantisme aveugle. La recherche est sa meilleure arme.

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Face à son visage calme, très peu maquillé, difficile de croire que cette jolie jeune femme est une épine dans le pied des industriels. Et pourtant: c’est elle qui, en mai 2017, fait tousser le fabricant de cigarettes Philip Morris. Avec ses collègues, elle publie dans le JAMA-Internal Medicine une étude sur l’IQOS, dispositif qui chauffe le tabac et sur laquelle la firme axe toute sa communication, prouvant que ce dernier émet de la fumée, et relâche des composés toxiques. A quelques kilomètres de là, au siège lausannois du groupe américain, c’est l’embarras.

Fâcherie

Philip Morris voit rouge et menace de poursuites judiciaires, alors que l’étude obtient une renommée internationale. «Jusque-là, j’étais naïve, commente-t-elle. Je n’avais pas réalisé que dans le monde il n’y a pas que des gentils. Ça m’a forgé le caractère. J’ai dû aller à Hongkong, pour présenter notre travail. La pression était forte et je me suis demandé si j’étais physiquement en danger. Et puis finalement, je me suis détendue!»

Son collègue Reto Auer, professeur en médecine générale et coauteur de ses travaux sur le tabac, ne tarit pas d’éloges: «Elle ne le dira jamais, mais sa force de travail, la rapidité de sa compréhension et son humilité font d’Aurélie une chercheuse hors norme.» Pas question pour elle d’accepter des fonds privés pour financer la recherche sur les composés des aérosols relâchés. «Son engagement à n’accepter que des fonds publics a galvanisé la confiance que nous avons dans ses travaux», ajoute-t-il. Elle gère donc pour l’instant le seul laboratoire de toxicologie des produits du tabac certifié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en Suisse.

Marguerite

Dans son petit bureau, à Epalinges (VD), rien ne laisse paraître la renommée d’Aurélie Berthet. Elle naît le 7 mai 1979 à Annecy, en France voisine. Sa mère est comptable, son père est ingénieur chez ABB. Est-ce lui qui lui enseigne les joies de la science? «Non, cela vient de ma grand-mère Marguerite, chez qui je passais beaucoup de temps pendant les vacances et qui était chimiste chez Gillette.» A cette époque, les femmes sont plus souvent au foyer ou devant une machine à coudre. «Ma grand-mère est une femme indépendante, qui a longtemps vécu seule. Elle m’a beaucoup inspirée, dit Aurélie Berthet. Elle a relu et annoté toute ma thèse, j’étais très fière.» Marguerite vit encore aujourd’hui dans sa maison d’Annecy, autonome, à 95 ans.

En 1998, alors qu’Aurélie vient de passer son bac scientifique, ses parents décident de changer de vie et de s’envoler pour le Québec. La France et ses vicissitudes les agacent. Et même si leur fille aînée est majeure et que son petit ami reste en Haute-Savoie, elle doit venir avec eux, un point c’est tout. Les premières semaines, à Montréal, la famille met les sous-titres quand elle regarde la télévision. Puis ils s’accoutument. Après quelques tracas administratifs, la jeune fille entame enfin un bachelor en biologie. «Je voulais me consacrer aux animaux, explique-t-elle. Mais peu à peu, j’ai découvert la toxicologie et j’ai décidé de poursuivre dans cette voie.»

Jardins et abattoirs

A l’époque, les problématiques environnementales ne sont pas encore au programme des universités européennes. C’est tout l’inverse en Amérique du Nord, qui a pris les devants. Au Québec, Laure Waridel est pionnière et lance en 1993 l’ONG Equiterre, très populaire. Son parcours impressionne Aurélie Berthet qui, à la fin de son master en sciences de l’environnement, en 2005, est engagée dans l’ONG CAP, le Collectif alternative aux pesticides. «Le Québec venait d’interdire les pesticides dans les jardins, se souvient-elle. Donc je conseillais les gens sur les autres solutions, j’essayais de leur faire comprendre que les pissenlits sont utiles à la terre…»

Mais le milieu associatif ne l’épanouit pas vraiment. «J’ai essayé parce que je voulais être utile et que j’avais l’impression que faire une thèse ne l’était pas. Mais je me suis rendu compte que les ONG ont très peu de moyens et que les priorités ne sont pas toujours bien établies…» Une fois son contrat achevé, elle doit trouver un autre travail et postule comme inspectrice des abattoirs. Elle en frémit encore. «Pour moi qui suis végétarienne, cela a été une épreuve. Heureusement, entre-temps, mon doctorat a démarré et j’ai démissionné!»

La Suisse est très en retard au sujet de la santé des agriculteurs

Elle finit par se lancer dans la recherche en 2006. Son projet? Mesurer l’exposition des agriculteurs aux pesticides. Pour trouver un financement, elle se tourne notamment vers la Suisse, où tout reste à défricher. L’Université de Lausanne joue le jeu, en partenariat avec celle de Montréal. Elle réalise à Lausanne ses premières expériences en administrant deux fongicides à dix volontaires, afin de voir combien de temps les substances persistaient dans leur organisme. Elle reçoit au passage quelques critiques de confrères français, où l’expérience humaine est interdite.

Pendant plusieurs mois, elle fait alors des allers-retours entre le Québec, où se trouve sa famille, et Lausanne, où vit son compagnon, ingénieur du son. Elle a rencontré celui-ci à un repas de famille. «C’est le fils de la compagne de mon oncle, sourit-elle. Il n’est pas scientifique!» En 2013, alors que son post-doctorat à l’Institut de santé au travail (IST) se termine, elle postule à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) mais une nouvelle fois, la voie du fonctionnariat se dérobe puisqu’un poste se libère à l’IST, à sa plus grande joie.

Douceur et ténacité

Elle y est toujours, même si l’IST est devenu Unisanté, le Centre universitaire de médecine générale et santé publique. Pour elle, «la Suisse est très en retard au sujet de la santé des agriculteurs. Il n’y a absolument aucun chiffre sur le sujet, donc il est très dur d’évaluer l’impact des pesticides sur les personnes qui y sont le plus confrontés.» Sa supérieure et amie, Nancy Hopf, applaudit sa douceur, sa ténacité, mais aussi sa capacité à vulgariser. «C’est une vraie scientifique, elle n’accepte aucune donnée sans preuves, commente-t-elle. Mais elle est aussi extrêmement douée pour expliquer les phénomènes chimiques et physiques aux non-spécialistes.»

Tandis que ses parents et son frère sont restés à Montréal, elle a choisi la Suisse, dont elle a récemment obtenu la nationalité. Et compte faire bouger les lignes… entre deux visites à sa grand-mère Marguerite.


Profil

1979 Naissance à Annecy.

1998 Déménagement en famille à Montréal.

2002 Entame son master en sciences de l’environnement.

2011 Présente sa thèse sur les effets des pesticides sur les agriculteurs.

2013 Engagée à l’Institut de santé au travail, devenu Unisanté.


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