médecine

Aux Etats-Unis, un quart des antibiotiques prescrits pour rien

Une étude médicale américaine a estimé à un quart la proportion d’antibiotiques prescrits de manière inappropriée en soins ambulatoires. Un chiffre sans doute inférieur à la réalité

Campagne après campagne, les Ministères de la santé d’ici et d’ailleurs exhortent à ne pas avoir la main lourde sur les antibiotiques. Que la France déclame en alexandrins que «les antibiotiques, c’est pas automatique», que la Suisse opte pour un efficace, quoique austère «c’est quand il faut, comme il faut» ou que les Britanniques implorent de «préserver leur efficacité», le constat est globalement le même: trop de malades s’en voient prescrire alors qu’ils n’en ont aucun besoin.

Seulement 12,8% des prescriptions d’antibiotiques sont appropriées, et 23,2% non appropriées

Une étude parue la semaine dernière dans le British Medical Journal confirme l’ampleur du phénomène. Menée aux Etats-Unis sur un an auprès d’une cohorte de 19 millions de personnes – un chiffre très élevé pour une étude médicale –, elle conclut que près d’un quart des prescriptions d’antibiotiques sont «inappropriées».

Pour parvenir à ces résultats, Kao-Ping Chua de la Faculté de médecine de l’Université du Michigan a analysé avec ses collègues une base de données de 19,2 millions de bénéficiaires d’assurances médicales privées, hommes et femmes âgés de 0 à 64 ans dont 4,6 millions d’enfants. Seules les consultations ambulatoires ont été prises en compte, pas celles à l’hôpital.

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En 2016, environ 15,4 millions d’ordonnances d’antibiotiques ont été octroyées à cette cohorte de patients. Pour savoir si elles étaient justifiées ou non, les auteurs les ont croisées avec une autre base de données répertoriant 91 738 maladies classées selon trois critères de traitement (par antibiotiques, potentiellement par antibiotiques, ou par une autre thérapie). Chaque maladie est désignée par un code que les médecins utilisent pour remplir les ordonnances, ce qui a permis à l’équipe de Kao-Ping Chua d’évaluer le bien-fondé médical de chacune de ces prescriptions.

Au final, seulement 12,8% d’entre elles sont apparues comme «appropriées», 23,2% «inappropriées» et 35,5% «potentiellement appropriées». A noter que 28% des prescriptions ne correspondent à aucun code de maladie, sans qu’on puisse dire combien sont appropriées ou non.

«En soins ambulatoires, on utilise trois fois moins d’antibiotiques en Suisse qu’aux Etats-Unis»

Stephan Harbarth, HUG

Résumant ces résultats, «une personne sur sept a reçu une ordonnance contenant des antibiotiques inutiles en 2016, a écrit Kao-Ping Chua dans un communiqué. C’est énorme pour un pays comme les Etats-Unis avec 320 millions d’habitants.» Pour Stephan Harbarth, du service de prévention et contrôle de l’infection des Hôpitaux universitaires de Genève, ces travaux souffrent toutefois d’un important biais puisque basés sur les codes des maladies: «Il est fréquent qu’un médecin de ville attribue par exemple à une simple bronchite un code de pneumonie, qui nécessite des antibiotiques, afin de justifier son ordonnance.» Autre point, l’étude se contente de dire si la maladie codée par le médecin nécessitait bien des antibiotiques ou non. Elle ne dit rien sur le médicament ou la durée de traitement, qui ont très bien pu être inappropriés.

Les prescriptions sont également passées au crible en Suisse, consommatrice modérée au sein des pays développés. «En ambulatoire, on en utilise trois fois moins qu’aux Etats-Unis», assure Stephan Harbarth. L’unité standard internationale, la «dose journalière définie», est de 5,7 pour 1000 habitants en Suisse, contre 20,8 en médiane en Europe.

Mais «sans appliquer une méthode strictement identique, impossible de comparer les résultats», dit Daniel Koch, responsable de la division maladies transmissibles à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Avant d’ajouter: «Ce qui nous intéresse davantage, c’est de savoir si les interventions (campagnes de sensibilisation ou mise en place de réseaux de surveillance) ont un impact sur la prescription d’antibiotiques.» L’OFSP a ainsi lancé en 2015 sa stratégie nationale Antibiorésistance (StAR), qui vise à sensibiliser au phénomène.

Prendre des antibiotiques de manière inappropriée n’est pas sans conséquences. Outre les effets secondaires potentiels, existe le risque que des bactéries en contact avec ces médicaments développent des résistances, d’où la nécessité de limiter au maximum leur utilisation. Le scénario redouté par tous étant qu’un jour des souches de bactéries dangereuses deviennent immunisées à ces traitements. «On en est encore loin», rassure Daniel Koch.

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