HISTOIRE

Aux origines de la crise écologique

Attendu pour une conférence publique jeudi, l’historien Jean-Baptiste Fressoz reconstitue le jeu des forces sociales qui ont fait basculer notre planète dans une nouvelle ère géologique

Idée reçue: la crise environnementale actuelle serait le fruit d'une longue inconscience. On ignorait, en gros, le mal que l'on faisait. Idée fausse, selon Jean-Baptiste Fressoz: il s'agit là d'une illusion d'optique ou d'une amnésie. Historien des techniques et de l'environnement, le chercheur français est invité ce jeudi à Genève pour une conférence sur le thème «Une histoire politique du CO2. Comment sommes-nous entrés dans l'Anthropocène?» Formulé par le prix Nobel Paul Crutzen dans les années 2000, ce terme définit une nouvelle époque géologique marquée par l'impact massif des activités humaines sur la planète.

Le Temps: La perception du danger environnemental lié à l'industrie, dites-vous, est présente dès le début de la révolution industrielle.

Jean-Baptiste Fressoz: Jusqu’au milieu du XIXe, l’environnement était au cœur des préoccupations médicales. Pour expliquer les maladies, on invoquait la qualité de l’air et de l’eau. L’industrialisation, avec son cortège de pollutions, était fortement critiquée. Des pétitions étaient lancées pour dire: si vous autorisez telle usine, vous causerez des épidémies, des catastrophes sanitaires, la dégénérescence de la population…

- Comment ces oppositions sont-elles éliminées?

En France, l'opposition est forte jusqu'aux années 1830. Ensuite, la médecine recentre son attention sur les causes sociales des maladies. Le médecin Louis-René de Villermé étudie l'espérance de vie dans les quartiers de Paris et montre qu'elle est corrélée au niveau de richesse. Ce constat devient un argument: en s’industrialisant, on deviendra plus riches et cela améliorera la santé de la population… Autre facteur: dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'arrivée du chemin de fer rend possible une délocalisation intérieure. Les industries s'étaient d'abord établies dans les villes, près de leurs marchés. Suite aux plaintes, elle se transfèrent dans des villages. Dans ceux-ci, la population en vient rapidement à dépendre de l’usine, ce qui limite ses plaintes. À l’intérieur de chaque pays européen, on sacrifie ainsi une partie du territoire où les habitants ont des moyens plus faibles de s'opposer.

- Vous montrez l'apparition précoce du principe du pollueur-payeur.

Le mode privilégié de régulation de la pollution au XIXe siècle consiste à compenser: les industriels payent pour les dommages qu’ils produisaient, arrosant les voisins pour éviter qu’ils se plaignent. Ce principe, qu’on propose aujourd'hui comme une solution nouvelle, a accompagné en réalité tout le processus l'industrialisation, et il a été voulu par les industriels eux-mêmes.

- Que font les pouvoirs publics?

Au tout début de la révolution industrielle, au XVIIIe siècle, la police exerce un contrôle permanent des processus de production. Les commissaires patrouillent les quartiers, et s’il y a un atelier qui émet trop de fumée ou relâche des liquides nauséabonds, le policier peut mettre une contravention, voire ordonner la fermeture si le problème se reproduit. À partir du XIXe siècle, les industriels ne tolèrent plus ce type de régulation. Jean-Antoine Chaptal – grand industriel, grand chimiste, grand pollueur et ministre de l’Intérieur sous Napoléon – dit: on ne peut pas accepter que le droit d’exercice de l’industriel dépende d’un simple magistrat de police. Sous son égide, on assiste à une transformation de la régulation, qui sera désormais fondée sur l’autorisation administrative. Suite à un décret de 1810, les industriels doivent demander une autorisation; une fois que celle-ci est accordée, ils ne courent plus aucun risque de voir leur établissement supprimé, quelles que soient les pollutions.

- Venons-en à la prise de conscience des dernières décennies.

Dans les années 1970, il y a un moment où la régulation devient plus stricte, avec la création d'organismes tels que l'Environmental Protection Agency aux Etats-Unis. Ce basculement est vite contrecarré par l’offensive néolibérale des années 1980. Dès l'élection de Reagan, on voit s'affirmer l'idée que la régulation doit se soumettre à une analyse coûts-bénéfices: si la norme coûte trop cher, on ne va pas l’introduire… Ensuite, la délocalisation des activités les plus polluantes fait en sorte que les effets environnementaux sont déplacés vers les pays à bas revenu. Ce qu’on estime être un tournant environnemental se révèle être en grande partie une délocalisation des activités polluantes.

- Que peut-on dire au sujet des énergies alternatives?

Pendant très longtemps, les énergies renouvelables n'étaient pas «alternatives». L’éolienne, la solaire, l’hydraulique étaient les énergies dominantes jusque tard dans le XIXe siècle. Aux Etats-Unis, les ¾ de l’énergie utilisée par l'industrie à la fin du XIXe siècle sont d'origine hydraulique. En Angleterre, l'industrialisation s’est faite majoritairement par l’énergie de l’eau, avec des moulins. Le basculement vers l'énergie fossile – le charbon – ne répond pas à une simple rationalité technique. En 1830, alors que la moitié du textile anglais a déjà pris ce tournant, l'énergie du charbon coûte beaucoup plus cher que l’énergie hydraulique. Ce que les industriels recherchent avec le charbon, c'est plutôt la possibilité de s’extraire de la gestion collective propre à l'énergie hydraulique. Y a-t-il aujourd'hui des forces sociales qui auraient le même poids, et qui pourraient faire advenir un système énergétique renouvelable? Ce n'est pas du tout clair…


Conférence «Une histoire politique du CO2. Comment sommes-nous entrés dans l'Anthropocène?», jeudi 20 octobre à 18h30 à Uni Dufour (14, r. du Général-Dufour, Genève), salle U600. Organisation: Maison de l'histoire

À lire: Jean-Baptiste Fressoz, «L'Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique» (Seuil, 2012). Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, «L'Evénement Anthropocène. La Terre, l'histoire et nous» (Seuil, 2013). 

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